Dieu dans tous ses états

 

COUV-DIEU

Après le football, les faits divers et le sexe, c’est au tour du divin d’occuper subtilement les pages de Citrus, revue thématique interdisciplinaire de la jeune et innovante maison d’édition L’Agrume.

« Est-ce que Dieu existe ? » La réponse de Siri – ­l’assistant vocal intégré au iPhone – est invariable : « Bonne question. » Si la ­formulation change pour « Dieu existe-t-il ? », on obtient en revanche : « Pour moi, les religions sont un grand mystère. » C’est de cet embarras anecdotique et millénaire dont s’amuse Chloé Pathé, rédactrice en chef de Citrus, dans l’éditorial du quatrième numéro de la revue graphique, réussite qui mêle harmonieusement textes et dessins, signatures expertes et talents émergents, raffinement et rigueur. « Que Dieu soit une réponse ou une question, la réflexion se nourrit d’abstractions qui relèvent d’une poétique des sentiments. L’évidence qui se dégage, c’est que le sublime est un sublime mystère », confirme Arnaud Gaillard dans l’article « CE qui nous ­rassemble », illustré par Yasmine Gateau. Parti à la rencontre de jeunes athées, l’auteur retrouve dans la bouche de Némésis ces sentiments contrastés : « D’un côté, Némésis dénonce un Dieu social-traître laissant se propager des violences, des tortures et tout un cortège d’injustices. De l’autre, Némésis se rappelle les cours de catéchisme pendant lesquels on lui enseignait la solidarité. » La frontière est nette entre la foi vécue sur le plan strict de la conscience, où « se nicherait humblement le murmure de l’idée de Dieu », et la menace du péril sitôt « que Dieu devient un usage (notamment politique) ».

Partout et nulle part, présence et absence

Illustre inconnu pour les uns, intime pour les autres, Dieu est alternativement partout et nulle part, tout et rien, présence et absence. C’est l’expérience de cette aporie que font Vincent Lemire et Bruno Mangyoku dans la disputée Jérusalem où les cimetières mordent sur l’espace vital des vivants, au prix d’une folle spéculation immobilière. « Si tant de morts vivent à Jérusalem, c’est parce que la turbulente fratrie de la grande famille “monothéiste” s’accorde au moins sur un point : la fin des temps aura lieu là. (…) Quitte à être mort, mieux vaut se tenir aux premières loges », écrit Lemire. Il y a autant de fidèles que de manières de croire. Ian Borthwick et Adrià Fruitós nous rappellent que Michael Jones, figure des All Blacks, ne transigea pas avec les dimanches et sa passion religieuse. « Que ce soit une demi-finale ou une finale, je ne suis pas prêt à compromettre mes croyances pour un match », illustre le colosse, qui conjugue sur un point au moins la Bible et l’art du plaquage, préférant « donner que recevoir ».

Du vaudou haïtien à la secrète Italie

Pour les frères Furtade du groupe Leader Vocal, dont Nicolas Santolaria et Steve Michiels retracent le parcours singulier, si Dieu est tel que rien de plus grand ne puisse être rappé, ces évangélistes entretiennent un rapport plus souple et démonstratif à Dieu. « On croit en un Dieu de vie, de fête, pas un Dieu ­austère », atteste Paul Ohlott, pasteur et organisateur de la fête de l’Évangile où le binôme s’est produit. À l’inverse, la fête finit tristement pour les protagonistes de la belle BD fiction d’Antoine Maillard. C’est le cas de Mathieu, fils d’adorateurs rigoristes de Jéhovah, dont le divorce familial se précise à mesure que montent les doutes. On voyage aussi. En Haïti, les paradoxes de cette terre où cohabitent la catastrophe et la poésie sont rassemblés à travers le vaudou, qui a pu servir l’indépendance du pays comme la dictature, phénomène spirituel croqué par Paul Rey et expliqué par Delphine Bauer. Dans la secrète Italie dans laquelle Bénédicte Lutaud et Anne-Hélène Dubray nous immergent, le temps est suspendu face aux distributeurs automatiques de la banque vaticane criblée de marbre. « S’il vous plaît, introduisez votre carte » devient ainsi « Inserito scidulam quaeso ». Insondable, le mystère Dieu reste entier, mais la plume et le crayon respectent ici sa pluralité, son ambivalence et ses sinuosités. À l’instar du libre-penseur Gabriel Séailles qui préconisait de pouvoir « être athée sans être traité de scélérat et croire en Dieu sans être traité d’imbécile » ?

Nicolas Dutent

Article publié le mercredi 4 mai dans L’Humanité.

CITRUS, « DIEU ». L’AGRUME ÉDITIONS, 224 pages, 19 euros.

Publicités

À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :