Le baiser de Leipzig et la promesse d’intensité

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Bianchetti/Leemage

Dans une enquête* minutieuse, réussie et référencée, le prolifique Tristan Garcia analyse un nouvel « ethos » de la modernité : la promesse d’intensité et l’injonction d’être intensif.

Les lèvres d’une jeune femme reliée au générateur primaire de Bose sont enduites d’une substance conductrice. Dans l’assistance, un membre se lève, s’approche et l’embrasse. L’homme est secoué par une décharge violente. « Le public médusé voit un éclair fulgurer entre les bouches des deux jeunes gens ». Vers 1740, dans un salon de la bonne société allemande, le courant passe. « Coup de foudre littéral » que ce frisson électrique supervisé par Georg Matthias Bose, poète et physicien.

Platon formule dans La République l’allégorie féconde de la caverne. Tristan Garcia, philosophe et écrivain, visite dans La vie intense l’allégorie du baiser de Leipzig. « L’électricité est passée dans l’homme. Il en restera toujours une sorte de griserie, que cultivera l’esprit moderne » annonce l’auteur. Cette espérance a fait « se pâmer les foules ». Très tôt, elle fascine voire éblouit. Souvenons-nous des vers du révolutionnaire Barbaroux : « Ô feu subtil, âme du monde, bienfaisante électricité / tu remplis l’air, la terre, l’onde, le ciel et son immensité ». Dans la fresque de Dufy de 1937, l’hommage (virtuose) à la Fée électricité est cette fois monumental et national.

L’impératif d’intensité est moral, scientifique, esthétique

La modernité ? « C’est la domestication du courant électrique » soutient Garcia. La décharge électrique, cantonnée à un ébaudissement scientifique, est une promesse sur laquelle la société libérale s’est branchée. Elle n’est plus magique ni récréative et repose sur un devoir-être : sois intense et intensif ! Si bien que « de la naissance à la mort, nous évoluons au gré de la modulation de cette décharge que nous espérons et que nous redoutons ».

Par extension, on veut vivre « plus vite, plus haut, plus fort ». La formule du prêtre Henri Didon (« Citius, altius, fortius »), élue devise olympique par le baron de Coubertin, ne vaut pas que pour l’élite sportive. L’humanité se brûle et s’abîme dans cette course. Avant d’être érigée comme concept métaphysique — « alliance de l’idée du plus ou du moins, du changement qualitatif et de l’image désirable du courant électrique » — l’intensité est prédite par plusieurs figures. Au rocker débridé précède le libertin rivé aux plaisirs charnels, le romantique réglé sur les humeurs et le déchaînement de la nature. « Les nuages crèvent ; le ciel est sillonné de flammes. Ô moment terrible ! » illustre Lord Byron. Garcia s’amuse même d’une coïncidence : quand l’écossais James Bowman Lindsay invente en 1835 la première ampoule électrique à incandescence, Turner peint l’orage sur Venise. Sous son pinceau, on croit deviner une « ampoule à incandescence à l’air libre ».

L’impératif d’intensité est catégorique. Il est moral, scientifique, esthétique. Dans les arts par exemple, le but est désormais « de dépasser la représentation par le choc de la présence des choses ». Tout en parcourant Kant, Newton, Aristote, Bergson, Nietzsche… l’essayiste soulève d’importantes questions. Quelle soif de variation étanchons-nous avec l’intensité ? Fuyons-nous ainsi la banalité, la médiocrité ? Comment discerner ? Faut-il fatalement choisir entre vie intense et ataraxie ? A quoi ressemble l’homme intense ? Il se définirait par son contraire : le bourgeois — mou, plat, maussade, fixe, juste-milieu. Il s’en détourne, ruse, accélère. Il a horreur du vide et de la répétition, « préfiguration de l’enfer ». Il célèbre le printemps, méprise les arrière-saisons. Aveuglément, il gonfle ce monde qui n’est pourtant ni « vif ni morne ». Mais cet homme qui déborde est rattrapé sans cesse par un paradoxe : « plus notre sentiment gagne en intensité, plus il perd en intensité ».

Le réveil peut être aussi brutal. Le néo-capitalisme à l’assaut du sommeil, l’idéal d’une vie sans pause, le burnout, la dépression ne sont-ils pas le prix à payer du rêve d’intensité ? Madame de Staël confondait bonheur et intensité. Tristan Garcia nous aide à garder les yeux ouverts et constate que « l’homme intense se lasse vite ».

Nicolas Dutent

Chronique publiée le jeudi 23 juin dans L’Humanité.

*La vie intense, une obsession moderne. Tristan Garcia, Autrement, 206 p, 14,90 €.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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