Un jour, un poème en direct de Sète

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Ouverture du festival de poésie Voix vives dans le jardin du Château d’eau.

Dans le cadre du festival de poésie  qui se tient à Sète du 22 au 30 juillet, L’Humanite.fr vous propose de découvrir chaque jour un poème d’un poète méditerranéen invité de l’édition 2016. Série sonore réalisée par Nicolas Dutent.

Patricio Sanchez (Chili) lit La terre entière

à Jean Joubert
Je ne sais rien
sur la mer
mais le ciel scintille
lorsque j’ouvre la porte du soleil.
Un arbre écrit son nom
sur le sable,
comme tu écris ta vie
sur la vitre de l’été.
Il faut penser au vent
qui se faufile entre les plumes
de la mouette, cette lumière
faite de branches et
de feuilles de poussière.
Soudain, je pense à un olivier
et l’horizon efface
la lumière sur la mer,
tel un barbelé d’épines
que j’imagine
comme un mur
où des enfants jouent
à dessiner une maison de pluie.
Je sais bien que le papillon
est un arbre invisible.
Ses branches sont ton regard
et la terre entière ta blessure.
CosqTmXVYAEQnZi
Patricio Sanchez est né au Chili. Il passe son enfance à Talca et à Valdivia. En 1977 sa famille s’installe à Paris. Il réside ensuite à Madrid et aux Etats-Unis. Naturalisé français en 1993, il poursuite ses études hispaniques à l’université Paul Valéry de Montpellier et à l’université Complutense de Madrid. Poète, traducteur, et animateur d’ateliers d’écriture, il est l’auteur de Poèmes Ecrits dans un Café (1991), Montpellier, trois minutes d’arrêt (1996), Breve Anthologia Personal y otros poemas (2000), El Calendrio de la Eternidad (2007), Nuages (2008), L’enclume et la cendre (2009), Le Parapluie rouge, avec préface de Jean Joubert (2011), Terre de feu suivi de Nuages (2013), Plume (livre d’artiste réalisé avec Raphael Segura, 2014), Volcan Chaitén (livre d’artiste réalisé avec Emma Shulman, 2014), Journal d’une seconde (2015). Ses poèmes figurent dans diverses revues de littérature et anthologies françaises et hispano-américaines.
Hala Mohammad (Syrie) lit Chut !
Chut !
La langue de l’hôte réfugié est silence
Pas de voix pour le réfugié…
Il ferme la porte de sa maison sur sa voix
Et sort par la porte de l’Histoire
Sans une poussière de géographie.
Les mots
Tombent des baluchons des vêtements,
De fatigue…
De trous dans les poches.
Ils bondissent des lèvres des enfants… endormis,
Ils se roulent par terre… s’agrippent à la terre
Les mots.
Les noms s’exilent
Et les mots restent à terre
Non
Non
La tente ne vaut pas un baiser
Monsieur.
Blanc
Le sel des larmes
Pas d’identité dans les tentes
Pas d’identité pour les tentes
Mirage
La toile blanche de l’hospitalité
Imperméable au rire
Imperméable au toucher
Imperméable
Aux larmes
Blancheur du linceul.
Et sort l’enfant vers l’extérieur
Et entre l’enfant vers l’intérieur
Quel vertige…
Cette ardente nostalgie
Du seuil.
Chut… luit dit l’absolu
Chut… luit dit le soleil
Chut… lui dit la vérité
Chut…. luit dit son nom
Chut… dit-il à son nom
Et se noie.
Traduit de l’arabe par un collectif d’artistes.
Coi4E-gW8AA23Cc
Hala Mohammed est née à Lattaquié sur la côté syrienne, elle est exilée à Paris depuis juin 2011. Outre sa poésie et ses réalisations cinématographiques, elle est secrétaire générale de l’association NORIAS (échanges culturels Syrie-Europe), fondatrice en 2014 du ciné-club syrien mensuel au cinéma L’Accatone à Paris et organisatrice de soirées poétiques trimestrielles à l’Institut des cultures d’Islam de Paris depuis 2014 (une vingtaine de poètes arabes et syriens « réfugiés dans la poésie » y ont été invités). Elle a par ailleurs rédigé un appel pour la Syrie lors du Festival International de littérature de Berlin en 2014. Elle a publié six recueils de poésie en langue arabe : Le Papillon a dit (Riad al Rayyes, Beyrouth, 2013), Comme si je frappais à ma porte (Riad al Rayyes, Beyrouth, 2008), Cette peur (Institut des études arabes, Beyrouth, 2004), Un peu de vie (Riad al Rayyes, Beyrouth, 2011), Sur cette douce blancheur (Institut des études arabes, Beyrouth, Amman, 1998), L’âme n’a pas de mémoire (Ministère de la culture, Damas, 1994). De nombreux poèmes issus de ces six recueils ont été traduits en anglais, français, allemand, suédois et turc pour des magazines culturels ou des anthologies.

 

Des bienfaits du pétrole sur le sang, d’Ashraf Fayad, lu par Nicolas Dutent

Dans le cadre du festival de poésie Voix vives qui rend hommage aujourd’hui (à partir de 21h au Jardin du Château d’eau) au poète et artiste d’origine palestinienne Ashraf Fayad, condamné et détenu pour apostasie en Arabie Saoudite, nous proposons la lecture de son poème Des bienfaits du pétrole sur le sang, extrait du recueil Instructions à l’intérieur (Editions le Temps des Cerises)

Des bienfaits du pétrole sur le sang

Ô vous, les errants

votre errance hante les métropoles

Vous êtes ruinés

et dans le néant

qui vous ronge de l’intérieur

les voies du salut

de vos âmes

ont été coupées

 

Ton sang muet

le restera

tant que tu te vanteras de la mort

et proclameras en secret

que tu as confié ton âme

à ceux qui ne comprennent goutte

La perte de l’âme

prendra un temps

qui ne suffira pas à apaiser tes yeux

terrorisés d’avoir tant versé

de pétrole !

 

Et c’est ainsi qu’a parlé

le seigneur de la tribu :

Celui qui possède du pétrole

et couvre ses besoins

en suçant le sang de ses dérivés

est bien meilleur

que celui qui allume ses yeux

pour faire du cœur

un dieu

 

Avec le pétrole

tu résistes !

et tu perces l’hermétique

des soutiens-gorge

afin de sucer les cerises

et leurs aréoles

te délecter de la moiteur

d’entre les cuisses

et de la manne de volupté

alentour

 

Quoi encore ?

alors que tous les apostats

ont accroché la pioche à ton épaule

et que tu as — dit-on ­—

hasardé des sangs

ne servant même pas

à apaiser la nostalgie

Que tu as continué

à piéger les tavernes

avec le mal de la splendeur

Tout cela pour boire un verre

sans débourser

 

Les globules noirs

du pétrole

se promènent entre tes cellules

Ils réparent

ce dont ta nausée

n’a pas réussi à te débarrasser

Traduit de l’arabe par Abdellatif Laâbi

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Né à Gaza en 1980, Ahsraf Fayad est un poète et artiste palestinien qui vit en Arabie Saoudite. Il a d’ailleurs représenté ce pays lors de la Biennale de Venise en 2013.Des extrémistes religieux l’ayant accusé d’avoir écrit des poèmes athées, il a été condamné à mort, le 17 novembre 2015.Une campagne internationale s’est engagée en sa faveur. Et le 2 février 2016, la Cour d’appel a décidé de commuer la peine capitale en huit ans de prison et huit cent coups de fouet. L’action se poursuit pour que soit libéré Ashraf Fayad.

 

Horia Badescu (Roumanie) lit Des automnes, des hivers ont passé…
Des automnes, des hivers ont passé…
Des automnes, des hivers ont passé,
chaque fois et depuis toujours illusoires
et pourtant si réels,
tel l’air du soir avant qu’il commence à neiger.
Sur l’arête des heures, sur leur fil édenté,
des paroles qui glissent au-dessus
du clavier égaré du premier instant.
Les jours cueilleront dans leurs corbeilles la fournaise,
mais restera toute entière la lumière insatiable qui coule
de l’oeil céleste,
et rien de ce qui t’est destiné ne changera,
et ne pourra emporter
ce qui doit rester après toi :
un raï, le murmure d’un chant
tel le susurrement amoureux de l’herbe,
une traînée de sang qui monte du coeur insatiable
du monde,
un signe pour le retour
quand l’horizon plonge dans les eaux,
et seule la sirène du bateau perpétue à jamais
la respiration éternelle
de la mer.
Traduit du roumain par l’auteur.
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Horia Badescu est né en 1943 à Aref-sur-Arges en Roumanie. Docteur ès lettre, journaliste et diplomate, il est aussi poète, prosateur et essayiste roumain et le lauréat de l’Académie roumaine, de plusieurs prix littéraires roumains et du Prix Européen de Poésie francophone  » Léopold Sedar Senghor ». Auteur de plus d’une trentaines d’ouvrages publiés en Roumanie, France, Belgique, Etats-Unis, Macédoine, Bulgarie, Vietnam, il est membre de l’Union des Ecrivains de Roumanie, membre de la Maison Internationale de la Poésie de Bruxelles, président d’honneur d’Europoésie, membre d’honneur de l’Académie francophone et membre du Comité d’honneur de l’Union des Poètes francophones et du Cercle Européen de Poésie Francophone POESIAS, membre du Comité scientifique de l’Institut International pour l’Opéra et Poésie de l’UNESCO – Vérone, Italie, membre du CIRET et de l’Académie Universelle de Montmartre. Il est fondateur du mouvement littéraire « Equinoxe », et du Festival International de poésie « Lucian Blaga » en 1991. Après avoir dirigé l’Institut Culturel Roumain (1994-1998) et oeuvré comme Conseiller aux affaire culturelles et pour la Francophonie de l’Ambassade roumaine de Paris (2001-2005), il est Directeur du Théâtre National de Cluj-Napoca (Roumanie) et de la Radiotélévision du Cluj. Parmi ses ouvrages de poésie, citions : Les syllogismes du chemin (L’Arbre à paroles, 2000), Abattoirs du silence (AB éditions, 2001), Le vent et la flamme (Librairie bleue, 2002), Un jour entier (L’Arbre à paroles, Amay, Belgique, 2006), Miradors de l’abîme (L’Arbres à paroles, 2008), Parler silence (L’Arbre à paroles, 2010), Roulette russe (L’Herbe qui tremble, 2015).
Hommage à Yves Bonnefoy
A l’occasion de l’hommage qui est rendu aujourd’hui à Sète, dans le cadre du festival de poésie Voix vives, au grand poète français Yves Bonnefoy décédé récemment, l’humanité.fr propose, en partenariat avec la revue sonore « Donc, » un poème lu par l’auteur et extrait du catalogue des Editions Thélème.
Présentation de la revue sonore dont le premier paraîtra le 1 septembre prochain :
Donc, c’est une nouvelle revue. De poésie. Un vrai défi .
Donc, une revue qu’on écoute. Une qui mêle des voix. Parce que les voix, ça porte loin. Jusqu’au coeur de chacun. Des voix nouvelles, des assurées, des qui font leurs premiers pas, des d’humbles géants, des qui poussent jusqu’au chant. En vers, en prose, entre les deux. Des voix de poètes, de chanteurs, un petit peu d’hier et beaucoup d’aujourd’hui.
Un numéro inaugural imaginé au coin d’une table, réalisé dans l’euphorie, entre amis et avec beaucoup d’inédits.
De la poésie concrète ou lyrique, énigmatique, douce ou violente, tranchante ou apaisante. Des mots. Des mots dits. Parce que la poésie, ça s’adresse à tout le monde. Ça peut changer le monde. À commencer ici. Alors, vous offrir une revue. Un grand spectacle. Juste entre nous. Qui commence, Donc,
Au sommaire du premier numéro :
Jean-Pierre VERHEGGEN & Jacques BONNAFFÉ • Le Poési
Stéphane BATAILLON • Édito
Julien ALLOUF lit RABELAIS • Gargantua – L’Abbaye de Thélème
Brigitte FONTAINE • Éloge de l’hiver − Inédit
Michaël LONSDALE lit Victor HUGO • Jeanne fait son entrée
Aurélia LASSAQUE • Je porte un bracelet (Éditions Bruno Doucey 2017, extrait)
Arthur H • Le son et la lumière − Inédit
Mâya DE FAY, musique de Vincent BONNEFOIS • Élise à la grise mine
Christian OLIVIER lit APOLLINAIRE • Le pont Mirabeau
Yves BONNEFOY • Poèmes
Stéphane BATAILLON • 1961 − Inédit
James NOËL • Les cigales − Inédit
Perrine GRISELIN • Le désespoir non plus (Éditions Color Gang, extrait)
Juanito SANCHEZ • La Paloma de Pilar
Linda Maria BAROS • Je sors dans la rue avec l’ange − Inédit
Christian OLIVIER lit APOLLINAIRE • Les cloches version chantée
Stéphane BATAILLON • Prépare toi à la pluie − Inédit
Aurélia LASSAQUE • Chant traditionnel occitan – Donne moi un nom
Alain BASHUNG lit Bernard De VENTADOUR • Chanter ne peut guère valoir
Victor BLANC • Catabase (Éditions Le Temps des cerises)
Les frères SUAREZ-PAZOS & Sylvain CLÉMENT • Tomas Tranströmer (Éd. Castor Astral)
Arthur H • À cheval en rêve (Éditions Actes Sud)
Philippe JACCOTTET • Poèmes (Éditions Gallimard)
Mâya DE FAY, musique de Quentin POURCHOT • Branlade de morue
Brigitte FONTAINE • Portrait de l’artiste en déshabillé de soie (Éditions Actes Sud)
Jean-Pierre VERHEGGEN • Inédits
Donc, la revue sonore de poésie des éditions Thélème
Comité éditorial : Adeline Defay, Emmanuelle Leroyer & Stéphane Bataillon
DIRECTION ARTISTIQUE / RÉALISATION : Mâya HEUSE & Quentin POURCHOT
GRAPHISME : Nathalie BAUZA
Twitter : @RevueDonc / Facebook : facebook.com/RevueDonc

 

James Sacré lit un extrait du poème Pas si facile d’effacer ce qui gêne

Okefenokee, la terre qui tremble, c’est immense et le petit bateau

Part faire un tour de vingt-cinq minutes, promène sa quinzaine de personnes

Par de beaux chemins d’eau à travers les taillis de cyprès chauves.

Le bateau progresse dans beaucoup de silence et parmi les feuillages légers des cyprès

Qui sont à la fois dans le ciel très haut

Et dans le miroir sombre de l’eau.

De la grande herbe et du soleil à des endroits

Où ne bougent pas, sauf un oeil ouvert, les alligators : en voilà un qui file devant dans l’eau, presque s’ébroue, petit  bruit des appareils photos, quelqu’un

Raconte qu’il en a mangé hier soir au restaurant Holiday Inn.

Un peu plus loin

Le guide montre les restes d’une barque des Indiens séminoles :

Elle est couchée contre un peu de cette terre qui tremble,

Okefenokee comme disaient à peu près les Indiens. Les Séminoles

Faut chercher dans les livres spécialisés pour connaître un peu de leur histoire.

Le bateau progresse dans beaucoup de silence et parmi les feuillages légers des cyprès

(Leur gros pied conique les tient solides

A même un sol en quelque sorte

Posé sur l’eau, comme on l’explique au centre d’accueil du parc),

Il y a eu un moment de silence quand le guide a fait remarquer cette barque morte,

Pas de questions. Pas de commentaires non plus.

Presque aussitôt

La vie de tous ces Américains d’aujourd’hui (la mienne aussi)

A repris sa confortable respiration.

Extrait d’America solitudes, André Dimanche Editeur.

CoN1zixW8AAo8VV

 

James Sacré est né en 1939 en Vendée. Il est d’abord instituteur avant de partir aux Etats-Unis où il poursuit des études de lettres et enseigne ensuite à l’université, dans le Massachusetts. Après de nombreuses années passées aux Etats-Unis, il revient en France en 2001 et s’installe à Montpellier. Il est de nombreux livres chez différents éditeurs (Le Seuil, Gallimard, André dimanche, Tarabuste et d’autres). Il a récemment publié Si les felos traversent par nos poèmes (Jacques Brémond, 2012), Le paysage est sans légende (Al Manar, 2012), Affaires d’écriture (ancrits divers) et Ah ! V’la un papillon (Tarabuste, 2013), Parler avec le poème (La Braconnière 2013), Dans l’oeil de l’oubli (Obsidiane, 2015), Un désir d’arbres dans les mots (Fario, 2015), Ecrire un poème (Editions Les Venterniers, 2015), Figures qui bougent un peu et autres poèmes dans la collection Poésie/Gallimard (2016).

 

Pàmbos Kouzàlis (Chypre) lit, en grec, son poème « Immigré »

 

 

 

Μετανάστης
[Immigré]
Κρύψτε με, είπε ο χαρταετός
και μπόρεσε και χώρεσε
πίσω από την αρμαρόλλα με τα ασημένια πιρουνάκια
εκείνα που κρατούνε στιλβωμένη την προσμονή
για τον γάμο της κόρης που δεν έγινε ποτέ
Είχε μπει από το παράθυρο
σπαράζοντας στο κλάμα
κι ας είχε ένα χαμόγελο στο σώμα ζωγραφιά
Φύσαγε λυσσασμένα ο άνεμος
κι έφερε ως την πόρτα μας παιδάκι μια σταλιά
Το είχε δώσει η μάνα του στου χαρταετού τις βέργες
και το λευτέρωσε να βρει την τύχη σ’ άλλο τόπο
Δακρύζει η αλευρόκολλα λυγάνε τα καλάμια σπάει το νήμα
Βγήκαμε έξω και πιάσε το χεράκι του απαλά μην το τρομάξεις
μα τι κάνεις εκεί;
φίλα του τα χείλη ν’ ανασάνει
τρεμόπαιξε τα μάτια ή μου φάνηκε;
Βαριανασαίνει ο βοριάς
σηκώνει το παιδί ψηλά
και δώσ’ του να χτυπούν το στήθος οι γυναίκες
σαν να ’τανε το σπλάχνο τους
που αγγέλου φόρεσε φτερά και ανελήφθη
Αφήστε τες να το θρηνήσουν
ψιθύρισε ο χαρταετός
μην ανεβαίνει άκλαυτο παιδί σ’ άγνωστους ουρανούς
Σε καθαρό δεφτέρι γράφτηκε, σήμερα ν’ αποστάσει
Κάλλιο που μου δόθηκε άκληρη να γεράσω
σκέφτηκε η κόρη ανύπαντρη
μα ποιου να το μιλήσει
Cachez-moi , a dit le cerf-volant
et il a pu se glisser
derrière l’armoire aux couverts d’argent
ceux qui conservent l’attente miroitante
du mariage de la fille qui n’a jamais eu lieu
Il était entré par la fenêtre
avec des pleurs déchirants 
malgré le sourire dessiné sur son corps
Le vent soufflant avec rage
a déposé à notre porte un enfant tout petit
Sa mère l’avait confié aux vergues du cerf-volant
puis l’avait envoyé tenter sa chance ailleurs
La colle pleure les baguettes plient le fil casse 
Nous sommes sortis et prends sa petite main doucement ne l’effraie pas
mais qu’est-ce que tu fais là ?
embrasse-lui ses lèvres qu’il respire 
ses paupières ont frémi ou je me trompe ?
Le vent du nord souffle lourdement
soulève l’enfant très haut
et voilà que les femmes se frappent la poitrine 
comme si c’était leur chair à elles
qui a pris des ailes d’anges et s’élève
Laissez-les le pleurer
a chuchoté le cerf-volant
qu’il ne monte pas sans larmes dans des cieux inconnus
Il est écrit sur une page blanche qu’il doit partir aujourd’hui
Mieux vaut vieillir comme moi sans descendance 
a pensé la fille sans mari
mais à qui le dire
Traduit du grec par Michel Volkovitch
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Pàmbos Kouzàlis est né en 1964. Il étudie l’Histoire de l’art et de l’archéologie à l’université d’Athènes et à l’université ouverte d’Angleterre dont il est diplômé en lettres classiques. Depuis 1998, il travaille comme philologiste. Il a publié trois recueils de poèmes : Mots cousus (2003), Un (2011) et Presque (2015). Ses poèmes ont été publiés dans de nombreuses anthologies et revues chypriotes et traduits en plusieurs langues. Il a écrit des textes de chansons pour plusieurs productions théâtrales et séries télévisées. Il est également co-créateur de l’association culturelle « Parakentro » au travers de laquelle il a organisé de nombres événements littéraires. En tant qu’éditeur il a publié quatre collections de nouvelles, deux collections de poèmes et une anthologie de poèmes chypriotes et espagnols. Il participe régulièrement à des festivals en Allemagne, Grèce, France et Suède.

Vénus Khoury-Ghata (Liban) lit « Les mots »

Les mots je le sais maintenant déclamaient du vent à
l’époque
à part les cailloux il y avait des lunes mais pas de lampes
les étoiles sortirent plus tard d’une empoignade entre deux
silex
Cinq cailloux pour tout vous dire
un par continent
assez vaste pour contenir un enfant de couleur différente
Il y avait donc cinq enfants mais pas de maisons
des fenêtres mais pas de murs
du vent mais pas de rues
le premier homme portait une pierre autour du cou
Il fit un arrangement avec le premier arbre
un chêne si mes souvenirs sont bons
celui qui arrivait avant l’autre buvait l’océan
Le langage en ce temps-là était une ligne droite réservée
aux oiseaux
la lettre “i” fente de colibri femelle
“h” échelle à une seule marche nécessaire pour remplacer
avant la nuit un soleil grillé
“o” trou dans la semelle de l’univers
Contrairement aux consonnes aux vêtements rêches
les voyelles étaient nues
tout l’art du tissage consistait à ménager leur susceptibilité
le soir elles se comptaient entre elles pour s’assurer
qu’aucune ne manquait
dans les pays caillouteux les hommes avaient un sommeil
sans rêves
Extrait du recueil “Compassion des pierres” (Editions de la différence) figurant dans l’anthologie récente Les mots étaient des loups (Gallimard).
Vénus Khoury-Ghata est née au nord du Nord, à Bécharré en 1937, elle a publié vingt
romans et autant de recueils poétiques. Son oeuvre a été couronnée par de nombreux prix, parmi lesquels le Grand Prix de la Société des Gens de Lettres, le Prix Apollinaire, et le Prix Mallarmé. En 2009, elle reçu le Grand Prix de la Poésie de l’Académie Française pour Les Obscurcis. Membre de dix jurys littéraires prestigieux, dont celui de l’Académie Mallarmé, elle est traduite dans de nombreuses langues. Ses derniers recueils sont parus au Mercure de France, chez Folio et chez Al Manar : La Fille qui marchait dans le désert, Où vont les Arbres ? (Prix Goncourt de la Poésie 2011), Orties (2011), Le facteur des Abruzzes, La fiancée était à dos d’âne (Prix Audiberti 2013), et Le livres des suppliques en 2015. Elle est également l’auteur de plusieurs recueils pour enfants, parmi lesquels A quoi sert la neige ? (Le Cherche Midi, 2009).
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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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