La femme qui savait garder les mots

 

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Vénus Khoury-Ghata par Elisabeth Grate

L’écrivaine Vénus Khoury-Ghata fait son retour cette année à la Fête de l’Humanité. Elle y présentera deux ouvrages récents : une anthologie poétique (Gallimard) et un récit consacré à Ossip Mandelstam (Mercure de France) *.

Vénus Khoury-Ghata déambule, féline, dans l’appartement où flotte une odeur de curry. Au mitan de juillet, l’immeuble paraît désespérément vide. Les herbes qui agrémenteront le festin ont été fraîchement cueillies. Le jardin, où reposent désormais ses chats, mord sur celui du Ranelagh, qui lui assure la compagnie de voisins plus fidèles : un Micocoulier de Provence, un Févier d’Amérique, un Ptérocarya du Caucase. Noisetiers de Byzance et marronniers d’Inde ceinturent une statue décatie de la Fontaine, autre conteur fabuleux. Autant d’amis qui tendent les bras à cette panthéiste résolue : « Je n’aime pas la ville. J’aime les cèdres, les chèvres, les vallées ».

Les orties hostiles de son enfance qui, l’hiver venu, « montaient à l’assaut des fenêtres / interdisaient au jour de pénétrer dans les chambres / narguaient la lampe à pétrole » ont cédé la place aux hortensias. La lumière désormais se dénude, traverse franchement les vitres du logis. Un logement aux allures orientales devenu, au fil des années, un « centre culturel ». On y honore les livres et son taboulé. « Ma famille est partie. Les gens du milieu littéraire trouveront toujours ici une folle qui parle la même langue qu’eux ». Et d’insister, reconnaissante : « La première famille que j’ai trouvée ici, c’est Europe. Cette revue m’a fait aimer la France. Avant Europe, je ne voyais pas les poètes, je voyais seulement des hommes s’enfoncer sous terre ».

Elle a quitté Bcharré — le plus haut village du Liban Nord — pour un fastueux rez-de-chaussée parisien protégé du vacarme. Le bruit de la ville s’arrête ici. Seuls les cris de quelques enfants à dos d’âne et le chant des oiseaux s’élèvent au dessus du silence. Le quartier de la Muette porterait bien son nom sans cette habitante flamboyante et causante.

Les marmites se taisent enfin. « Je suis la cousine du diable, il y a toujours quelque chose qui brûle dans ma casserole » s’amuse l’écrivaine, non contente de hisser les ustensiles au rang de la poésie, de tutoyer basilic, menthe, persil, laurier. Celle qui ne cesse d’aller et venir — entre deux langues, entre deux pays, entre le salon et la cuisine, entre la gravité et la légèreté, entre la poésie et le roman — se pose, grille une cigarette. « Je suis un cimetière ambulant » lâche-t-elle d’emblée, entre deux gorgées de café turc. Au milieu des volutes de fumée, la phrase tombe comme un couperet. Elle la contient toute entière. « Je ne crois pas à une vie ailleurs mais je veux croire, en m’adressant aux absents dans mes livres, qu’ils sont encore là. Dans les moments de grande douleur, en disant « tu » je les apostrophe, c’est une canne sur laquelle je m’appuie » confie-t-elle. Ne dit-on pas que la poésie est la cabine téléphonique des ancêtres ?

Les morts se bousculent sur la page, tapissent les murs, remplissent ses bibliothèques, hantent sa mémoire… Les arbres, les pierres, les morts auraient-ils des oreilles ? Elle parle tantôt pour eux tantôt à travers eux. La mort s’est imposée très tôt : « Le cimetière de mon village était construit en pierres dures alors que les maisons étaient misérables. Les morts importaient plus que les vivants. Jusqu’à l’âge de treize ans, je croyais que les morts allaient derrière la cascade, près du poète national Khalil Gibran enterré dans un trou du rocher et dont on voyait le cercueil depuis chaque fenêtre ». « Il n’y avait pas véritablement d’école ni d’hôpital mais une dizaine d’Eglises. On prêchait devant quatre vieilles et un chevrier. Le village était si imprégné de religiosité que les fêtes mêmes étaient muettes » poursuit-elle.

Quand Vénus se retourne pour se retrouver, elle entend « un vacarme assourdissant ». Elle creuse le passé, courbe les mots. « La mer répétait la même phrase de continent et continent » dit un poème. Elle répète la même douleur de livre en livre : l’impossibilité des adieux, la présence-absence des disparus, les silences retenus. « Orties » ravive cette enfance au bord des larmes : « La colère du père renversait la maison / nous nous cachions derrière les dunes pour émietter ses cris / la Méditerranée tournait autour de nous comme chien autour d’un mendiant / la mère nous appelait jusqu’au couchant ». La mère, aimante, s’abîmait « dans le mouvement poussif de son balai / luttant contre un sable qui s’appelait désert ». Le père, défroqué, est un ogre « qui voulait enterrer sous les orties le poète qui aimait les garçons ». Ce frère qu’elle a sorti de terre couvert de ronces s’appelait Victor. Jeune homme brisé, fils fantasque, poète maudit. Il aimait les alexandrins, il subira les électrochocs. « J’ai senti le besoin d’écrire après son séjour forcé en asile et sa lobotomie ».

product_9782715244030_195x320Dans un récit récent et déchirant, elle déterre une censure non plus familiale mais officielle, suit les derniers jours de Mandelstam, « poète russe éblouissant » victime d’un « mangeur d’hommes » omnipotent. En 1933, il ose dans l’épigramme contre Staline, quitte à se condamner : « Chaque mise à mort est une fête / Et vaste est l’appétit de l’Ossète ». « Persécuté, Mandelstam était contraint d’écrire ses poèmes dans sa tête et ne pouvait jamais dormir tranquille. Si on retrouvait des traces de ses écrits, il risquait d’être enfermé à nouveau. Sa femme Nadejda confiait ses poèmes à des amis qui les cachait dans des casseroles, des chaussures, des oreillers… De manière différente, Mandelstam et Victor ont été acculés à la folie. La rédaction terminée, je me suis demandé pourquoi j’avais tant souffert ? Je revivais l’angoisse de voir mon frère s’enliser ».

La femme qui ne savait pas garder les hommes a toujours su retenir les mots. Qu’ils sauvent ou déclament du vent à l’époque, les mots trouvent leur source dans la même écriture : « C’est une question de vitesse. Le texte exposé dans le roman, je le fais courir plus vite dans la poésie. La poésie survole les événements et arrache quelques bribes du vécu alors que le roman a besoin de rentrer dans les plus petits détails » explique-t-elle. Le poème est à ses yeux un édifice. « C’est pourquoi on peut l’apprendre par cœur. Il tient debout ». « Je ne suis pas pour le relâchement de l’écriture » prévient-elle, méfiante à l’égard « des mots qui s’entrechoquent entre eux mais qui ne cognent plus en pleine poitrine ».

Mais pourquoi les mots, dit-elle, étaient des loups ? « La langue arabe et la langue française se battaient dans ma tête comme deux fers qui se croisent. Je suis restée longtemps avec la plume suspendue en l’air. Quel mot prendre ? Pourquoi le français doit-il imposer ses sons à mes pensées ? Les mots devaient cesser de me faire peur pour que je puisse les apprivoiser. J’avais tout le temps l’impression de traverser des frontières et de devoir m’acquitter d’une taxe : les manques et les rajouts ». Il lui a fallu quinze ans pour marier dans une même phrase le français et l’arabe. Pour réconcilier l’arabe, « bavard, fleuri, sentimental, qui aime les joliesses, les adjectifs qualificatifs », et le français, « qui s’en méfie ». « Comme le français, je suis devenue austère » ironise-t-elle.product_9782070469635_195x320

Son père orageux lui a légué cette patrie imaginaire, sa mère, « analphabète bilingue », lisait dans le marc du café, son frère tragique lui a transmis l’amour des mots. « Je suis capable de changer de trottoir pour un joli mot, de changer de vie ». Victor n’aura jamais édité à Paris. Vénus côtoie Aragon, Hugo et Rimbaud dans la collection Poésie Gallimard et porte la langue française vers des sommets. Le marc que nous avons oublié de consulter avait-il un goût de revanche ?

Nicolas Dutent

Version longue du portrait paru mercredi 17 août dans L’Humanité.

*Carte blanche à Vénus Khoury-Ghata dimanche 11 septembre à 15h30 au Village du livre de la Fête de l’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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