Que faire ? Déconstruire la question

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Kant, Babeuf, Hegel, Heidegger, Bataille, Lénine… se sont frottés à la question « que faire ? ». Le philosophe Jean-Luc Nancy l’aborde de façon inédite, en résonance avec Derrida.

v_9782718609416« Qu’est-ce que j’peux faire ? J’sais pas quoi faire ! » fredonne Anna Karina dans une scène culte de Pierrot le Fou. C’est l’inquiétude, davantage que l’ennui, qui dominait plus tôt dans En attendant Godot, où Vladmir et Estragon semblent ruminer sans fin ces mots : « Qu’est-ce qu’on peut faire ? ». « Godot, celui qui n’arrive pas ; Godard, celui qui dit « adieu au langage » fait remarquer Jean-Luc Nancy en introduction de Que faire ? (Galilée). Las de devoir justifier le titre et le mystère de sa pièce, Samuel Becket précisait en 1952 à Michel Polac : « Je ne sais pas qui est Godot. […] Quant à vouloir trouver à tout cela un sens plus large et plus élevé, à emporter après le spectacle, avec le programme et les esquimaux, je suis incapable d’en voir l’intérêt. Mais ce doit être possible.»

Dans son puissant dernier essai, le philosophe ne propose ni programme, ni sens providentiel ni miracles. N’attendons pas ici d’oracles : les réponses importent moins que la compréhension de la question et c’est à cette tâche proprement philosophique que Jean-Luc Nancy s’emploie brillamment. Si deux réponses s’imposent, elles se complètent et déplacent la problématique : « La première : il faut changer la question. La seconde : nous sommes déjà en train de le faire. Oui, de le faire. Ici même. Par écrit. Non pas l’écrit d’un discours mais la pratique d’un travail de pensée qui est action ».

La question Que faire ? hante la modernité. Elle résonne à la fois comme un cri d’alarme, une colère, une lamentation et une tentative d’arrachement au cours prétendument fatal des choses. Elle navigue entre le réel et le possible, le présent et l’à-venir. Elle est ce « contact entre le rêve et la vie ». Pour expliquer son éternel retour et ses détours, l’intellectuel dresse un très juste constat : « Si la question de la révolution — de sa possibilité, de sa désirabilité, enfin de sa réalité — n’a pas cessée d’être agitée, s’il a paru possible au contraire de parler d’une « fin de l’histoire » qui suspendrait tout recours à un projet, si tant de pratiques se réclamant tantôt de l’art, tantôt de l’action associative, religieuse ou humanitaire proposent en marge ou bien à la place de l’action politique, si « faire l’Europe » ou « faire la paix » sont des expressions peu distinctes de « faire semblant » pour ne rien dire de « faire des études » ou de « faire du sport », c’est que le faire a été fragilisé ».

Le syntagme « Que faire ? » a une histoire. Avant que cette angoisse, politique et métaphysique, ne se communique au théâtre et au cinéma, l’auteur rappelle que, outre l’article de Babeuf de 1795 intitulé « Quoi faire ? », « la première occurrence de cette question est une circonstance littéraire — une fiction : c’est le roman de Nicolaï Tchernychevski publié en 1863 sous le titre Que faire ? L’énorme succès de ce roman explique que Lénine en 1902 reprenne le titre d’un livre qui l’avait beaucoup frappé (« labouré » a-t-il-dit »). La peinture romanesque d’une humanité nouvelle, libertaire et sensuelle, avait d’abord déchaîné des réactions très violentes de Tolstoï et de Dostoïevski, restées impuissantes en face de l’engouement dominant (…) Lorsque Lénine rejoue la question, il ne s’agit plus de fiction (…) la question est clairement devenue question sur les moyens ».

L’heure n’est plus aux traités performatifs. La mutation que nous vivons, observe Nancy, « engage de l’imprévu et de l’imprévisible, cela excède donc les possibles déjà repérés. Cela expose certainement à l’impossible ». A l’illusion d’une visée qui sous-tend l’idée d’un projet, d’un objet, d’un effet, il substitue ce « faire sans rivages » dont parle Celan. Cette lucidité ne conduit pas pour autant à la résignation. Elle implique au contraire « d’ouvrir des chantiers sur les lieux mêmes du désarroi et de l’impuissance ». Hölderlin ne devisait-il pas que « là où est le péril croît aussi ce qui sauve » ? Ce « faire » ouvert reste ancré dans l’idée de justice. Indissoluble, « indéconstructible » disait Derrida. « N’importe quel faire à affaire avec la justice. Il la fait, la défait ou la contrefait  abonde Jean-Luc Nancy.  Les fondamentalismes, qu’ils se réclament d’un Dieu ou d’une loi naturelle, d’un commandement suprême ou des prescriptions de la concurrence, invoquent forcément une justice. Or le point névralgique se situe exactement ici : la justice est sans fondement. Elle les transit et les effondre tous ». Et d’insister au moment de conclure : « Faire sens comme faire monde, faire l’amour, faire jour et nuit, faire sentir, cela n’arrive — Sartre le dit comme plus d’un — que par et pour l’autre ».

Nicolas Dutent

Version longue de la chronique parue jeudi 22 septembre dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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