Le long frisson des émotions

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Après l’Histoire du corps et l’Histoire de la virilité, Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello signent une ambitieuse Histoire des émotions, dont paraissent les deux premiers volumes. Cette période s’étend de l’Antiquité jusqu’à la fin du XIXe siècle, en passant par les Lumières. Le tome III, qui s’étire jusqu’à nos jours, paraîtra à l’automne 2017.

«Au commencement était le Verbe », indique un verset du prologue de l’Évangile selon Jean. « Non ! rétorque Céline dans un monologue (Louis-Ferdinand Céline vous parle) de 1958. Au commencement était l’émotion. Le Verbe est venu ensuite remplacer l’émotion, comme le trot remplace le galop. » Le phrasé est fragile et le retournement agile. C’est ce commencement qui fulgure et qui dure, danse interminable du corps et de l’esprit, que suit l’Histoire des émotions, qui paraît au Seuil. L’image du galop que mobilise le voyageur au bout de la nuit est féconde : l’émotion est vive et passagère. Mais qu’est-ce que l’émotion ? Sa définition est flottante. Elle fluctue au gré des langues et des époques. Le mot n’apparaît en français qu’au XVIe siècle, mais son étymologie latine (motus dérivé de movere) renvoie à un ébranlement, une « action de mouvoir ». Ce sens est glissant jusque dans les dictionnaires récents : celui de l’Académie voit « une altération », « un mouvement excité dans les humeurs, dans l’économie » ; celui, alphabétique, du Robert, désigne un « ensemble de sensations (…), agréables ou désagréables ». Désir, colère, peur, courage, envie, joie, amitié, haine, désir ardent, pitié… l’émotion a sa grammaire. Elle hérite aussi d’un inventaire : Aristote répertorie, sous la notion de « pathé », ce vocabulaire mouvant de l’âme.

Longtemps, histoire et sensibilité n’ont pas fait bon ménage

1507-1-1Si ces affections sont reconnues dès l’Antiquité, « ce sont les passions qui recouvrent partiellement ce qui s’appellera plus tard émotion. La distinction moderne entre le choc et le développement du trouble, son travail possible dans la conscience, n’est pas vraiment faite », précise Georges Vigarello, qui scrute l’émergence du mot et son « ancrage physique ». « Il n’y a rien qui tant provoque à luxure que l’indue et insolente esmotion du corps », illustre Edmond Huguet. Le coup de foudre de Catulle – commenté par Anne Vial-Logeay, qui analyse la période romaine –, que relate le poème grec (réécrit) de Sappho, fixe déjà ce trouble : « À peine t’ai-je aperçue, Lesbia, que ma voix expire dans ma bouche ; ma langue est paralysée, un feu subtil coule dans mes membres, un bourdonnement intérieur fait tinter mes oreilles et une double nuit s’étend sur mes yeux. » « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ! » s’écrie Phèdre bien plus tard, chez Racine.

L’émotion est un frisson qui parcourt l’humanité. Elle traverse les âges, mais, longtemps, histoire et sensibilité n’ont pas fait bon ménage. Au siècle dernier, Lucien Febvre fut un des premiers à se demander « comment reconstituer la vie affective d’autrefois ? » Plusieurs générations ont depuis entendu son appel. Les historiens Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello sont de ceux qui, en France, ont ouvert la voie. La page n’est plus vierge mais l’écriture d’une présence longue de l’émotion est un pas qui n’avait pas été franchi. C’est par l’entremise du trio avisé que cette étude, réussie et risquée, nous arrive. Les directeurs de publication, assidus dans chaque volume, s’entourent d’universitaires à la mesure du sérieux, des difficultés et de l’originalité de la tâche. On part ici d’un postulat : l’émotion n’est pas qu’une affaire cérébrale, elle est bien construite. Reflet d’une culture et d’un temps, l’émotion « répond à un contexte, épouse un profil de sensibilité, traduit une manière de vivre et d’exister, elle-même dépendante d’un milieu précis, singulier, orientant l’affect et ses intensités », insiste l’introduction.

« Plus que tout autre perception, l’émotion prendrait ses racines dans le statut, les croyances, les objectifs personnels et collectifs, en même temps que dans le caractère propre de celui qui ressent », confirme Maurice Sartre. Si les émotions sont universelles, leur « ressenti » est imbriqué « au statut social des individus ». Les esclaves ne sont-ils pas indignes de la colère et de l’indignation dans la Rhétorique, quand on ne les juge pas inaptes à dominer leurs affects, contrairement au maître et au citoyen ? La manifestation des émotions est aussi fortement sexuée. Chez les Grecs, les larmes des hommes sont publiques, « chaudes et fécondes », promesses de courage et d’héroïsme (Achille) ; celles des femmes sont privées « et se contentent de ravager leurs belles joues ». Festives, hiérarchisées, superstitieuses, collectives… les émotions sont bel et bien normatives. Cet aspect culmine au théâtre, où « le sacrifice d’Iphigénie, la réprobation qui s’attache à l’inceste d’Œdipe, l’adhésion de tous à la piété d’Antigone (…) permettent de vérifier que les individus partagent les mêmes valeurs, possèdent les mêmes références au sein de la collectivité ». L’odeur de la mort et la peur des représailles imprègnent rites et funérailles : le culte des héros de guerre et la crainte des dieux règlent les émotions.

La codification des émotions passe par un niveau plus intime : la famille

Voilà une dominante : le religieux imprime dans la société et dans les cœurs des angoisses et des espérances spécifiques. L’idée que les hommes se font de Dieu fait émerger un certain spectre émotionnel. Dans ce Moyen Âge réduit dans notre imaginaire à « une période impulsive, aux passions déchaînées », mythe que Piroska Nagy déconstruit, la relation au divin demeure puissante et ambivalente. « L’amour de Dieu et du prochain, la douleur et la honte du péché, la peur de l’enfer, le dégoût des affaires du monde, l’espoir de la rédemption : (…) le christianisme médiéval a été une religion du salut par les émotions », résume Damien Boquet. Le modèle du Christ pénètre les esprits et les écrits de Saint-Augustin. Mais la codification des émotions passe par un niveau plus intime : la famille. Émotion dérivée, l’honneur agit pourtant comme une véritable « matrice émotionnelle » (Didier Lett). « L’honneur du gentilhomme devait ainsi l’inciter à ne tolérer aucune bassesse ; celui du boulanger, de faire du bon pain », constate Hervé Drévillon.

1507-1Il faut attendre le XIXe siècle pour que « la peur naguère suscitée par un Dieu terrible s’affaisse au profit de la représentation du bon Dieu ». Cet « adoucissement émotionnel », enregistré dans l’Encyclopédie par Diderot, où l’émotion est associée à un « mouvement léger », voisine avec l’apparition de la notion d’âme sensible. L’humeur s’accorde au temps qu’il fait. « Le ciel sert de projection du moi, non de simple refuge contemplatif », note Alain Corbin, qui se penche sur les journaux intimes. Il pleut dans le cœur de Verlaine comme « il pleut sur la ville ». Ce « baromètre de l’âme », dont parle Rousseau, est accentué chez Maine de Biran : « Le 31 janvier 1813 : neige et froid. Je suis triste et souffrant… j’ai du rhume, mal de tête. En revanche, le 2 février : le soleil m’a ravivé ; je me suis senti plus dispo et plus gai que le matin. » Mais, le 3 : « Brouillard, ciel couvert et humide (…) Tristesse et mécontentement intérieur. »

Ce « moi météorologique » est contagieux. Les métaphores naturelles (orage, tempête) s’étendent aux récits de la Révolution. Le 14 juillet 1790, Anouchka Vasak retient notamment que « le maire de Paris, Jean-Sylvain Bailly, traduit ainsi les sentiments des Parisiens face aux nuages menaçant la fête (…) : “Enfin le peuple se fâchait contre le ciel, et disait qu’il était aristocrate.” » Peintres, écrivains, philosophes… ne résistent pas à l’appel du sublime, « émotion qui fait table rase ». La nature est un spectacle : mer et montagne « enveloppent et ébranlent les corps », souligne Serge Briffaud. Hugo est contrarié devant les Alpes – « Est-ce beau ou est-ce horrible ? (…) Le paysage est fou » ; Turner feint d’être attaché au mât d’un navire pour ressentir « le déchaînement des éléments ». Mais l’émotion ne repose pas sur la seule intuition. Sa source est autant politique. Guillaume Mazeau file ainsi un mariage possible de l’affection et de l’idéal. Sur les cendres encore brûlantes de l’Ancien Régime, il rappelle que la Révolution fonde « une morale du sentiment ». Si bien que « le bon citoyen (…) c’est l’ami. Issue du stoïcisme (…), la relation d’amitié concrétise de manière sensible le principe égalitaire sur lequel la nouvelle société civile doit se fonder car elle repose sur un lien social désintéressé, authentique et réciproque ».

Nicolas Dutent

Article publié le jeudi 6 octobre dans L’Humanité.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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