Jean-Luc Nancy : « Il faut changer le fond de la pensée du faire »

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Portrait de Monsieur Paparazzo

Grand entretien avec le philosophe Jean-Luc Nancy autour du stimulant essai Que faire ?

Les Lettres Françaises : Vous affirmez dans votre dernier essai que nous devons penser la vie elle-même par-delà « la vie » et la politique elle-même par-delà « la politique ». Vous proposez d’appeler ça – sobrement, dites-vous – la ferveur. Ferveur que vous nommiez « adoration » dans le deuxième volume de votre « Déconstruction du christianisme » (Galilée, 2010). Mais cette ferveur peut elle-même se fourvoyer.

Jean-Luc Nancy : Nous pouvons toujours nous fourvoyer : cela nous appartient comme nous appartient la qualité d’animaux parlants. Rien ne peut nous garantir contre l’erreur puisque le « bien » ne peut pas nous être donné : dès qu’on prétend pouvoir le donner, le poser, on a commencé à se tromper. Ainsi pour nous modernes la vie humaine vaut comme un bien absolu, à respecter inconditionnellement. Pourtant nous admettons toujours qu’il peut y avoir des guerres justes et des révoltes justes : au nom de quoi ? parfois cela paraît très clair, c’est une « légitime défense », parfois ça l’est beaucoup moins… parce que les idéaux ou les principes de référence sont discutables…

La ferveur ou l’adoration dont j’essaye de parler se situe sur un autre plan, sans que les deux plans s’excluent : il y a des époques et des régions où on peut percevoir quelque chose d’une ferveur qui résonne pour un nombre suffisant de gens, en sorte que cela engendre une forme, ou un vecteur commun – par exemple, ce qu’exprime Périclès, ce qu’exprime Virgile, ou Erasme, ou Marx… Or il ne s’agit pas toujours d’une pensée entièrement « juste » ou « bonne » : mais elle ne peut se connaître elle-même qu’en s’exerçant et dans cet exercice la ferveur peut jouer aussi bien un rôle d’aveuglement qu’un rôle de clairvoyance, de discernement et de mise en garde. En revanche, si la ferveur cède la place à la fureur et au fanatisme (qu’il soit violent ou rampant…) alors la clairvoyance est perdue.

Or la ferveur – ou l’adoration – suppose un sens de l’impossibilité de déterminer le « bien » et d’en tirer des décisions et des mesures entièrement mesurées par cette détermination. En revanche on peut moins mal déterminer le mal : les méfaits dus à l’énergie atomique sont assez clairs pour imposer d’autres sources d’énergie – mais à condition que ce soit avec l’ampleur nécessaire pour des recherches et des réalisations à la hauteur du problème. Cette hauteur elle-même demande une estimation des besoins d’énergie : ce qui implique des choix de manières de vivre et de modèles sociaux. Sur ce registre il faut absolument une conscience claire de l’impossibilité de définir un modèle complet et en même temps de la nécessité de garder un sens de cet impossible qui ne se réduise pas à une résignation – et à ce point on touche au partage décisif : ferveur, fureur, résignation. Ce sont les trois possibilités « spirituelles » – ne pas les envisager, les considérer, s’engager à leur égard, c’est à coup sûr se fourvoyer, et de la manière la plus sournoise…

Je sais que cette réponse est insuffisante. Je sais qu’il faut aussi que se dégagent des contours plus nets pour ce que je nomme « le sens de l’impossible (proprement dit : le sens d’au-delà du possible, le sens aussi bien du rêve, de l’art, et aussi, simplement, de la vie…). Et cela n’a jamais lieu que par le surgissement de formes et de voix, de paroles et d’images inouïes, inédites, à peine d’abord reconnaissables… elles-mêmes en danger de se fourvoyer en mythes, utopies…

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Que faire ? 144 p., 20€, Editions Galilée.

Les Lettres Françaises : Pour trouver l’ouverture – « La Déclosion » -, il faut déconstruire la question « Que faire ? ». Déconstruire : c’est-à-dire procéder à l’opération de désassemblage en vue de l’origine, du sens. « Que faire – de la question que faire ? » interrogeait Jacques Derrida. L’heure de la déconstruction de la question Que faire a-t-elle sonné ?

Jean-Luc Nancy : Bien sûr, puisque le « faire » est une des catégories majeures de notre pensée : faire/agir/produire/oeuvrer/réaliser… chacune de ces modulations doit être examinée, décortiquée, pour commencer. Ensuite il y a les grandes oppositions : faire/ne pas faire ou faire/ne rien faire, distinctes entre elles. Et surtout un primat du faire qui caractérise le monde moderne – pensez aux valeurs grecque de la « skolè » ou latine de l’ « otium ». La première a donné l’école, la seconde l’oisiveté (et sa négation le « negotium »).

Le « faire » qui synthétise toutes les sémantiques possibles est celui de l’accomplissement volontaire d’un projet qui doit être pour finir l’effectuation du son sujet – l’homme, l’homme social. C’est ce qui peut expliquer la promotion marxienne de la « praxis » qui revient à synthétiser « poiesis », « teknè » et « praxis » – production d’ouvrage, savoir-faire finalisé, transformation du sujet.  Cette synthèse implique que le sujet devienne sa propre œuvre. Et donc que cette œuvre possède son modèle, ou son projet, son programme… et c’est là que ça achoppe…

Les Lettres Françaises : Le syntagme Que faire ? obsède la modernité. Il a une histoire, un roman, des essais, plusieurs répliques : Kant, Babeuf, Lénine bien sûr, mais aussi Hegel, Heidegger, Georges Bataille, Godot, Godard… Comment expliquez-vous l’éternel retour de la question Que faire ?

Jean-Luc Nancy : Si vous regardez de près chacun de ces penseurs, vous trouverez que le programme, le projet et le modèle ne sont pas si déterminés que ça. Mis à part Babeuf, lequel au fond n’a pas du tout de programme – ou fort peu – mais une affirmation inconditionnelle d’égalité et de liberté. Aussi dit-il pour finir à ses juges : « je n’ai rien à vous léguer, je vous laisse esclaves ». Il est remarquable et terrible que Babeuf ait été condamné… Lénine, lui, pose la question dans un dessein prévis, pratique, politique. Il veut mettre en œuvre politique et technique un « faire » que Tchernitchevsky avait illustré comme rêve utopique. Mais ni Kant, ni Hegel n’ont un véritable projet : ils se fient, chacun à sa façon, à l’efficace supposé de l’histoire. Est-ce que l’histoire « fait » ? En quel sens ?… Ensuite Heidegger, Bataille, Godot et Godard témoignent – les uns liés aux autres, d’ailleurs, de manière visible ou non, de la désagrégation du « faire » projectif et programmatique. C’est exactement à leur suite que Derrida a pu demander « que faire de que faire ? » – et pour prendre deux autres témoins je dirais que Foucault ou Deleuze ont chacun à sa façon engagé des écarts, détournements ou déconstructions analogues. Les actions du Groupe d’Intervention sur les Prisons ou les appels pour les Palestiniens ne tenaient pas lieu de programmes, loin de là.

Il faut donc changer la question, changer le fond de la pensée du « faire ». Peut-être avant tout penser une conduite, un « ethos » (pas une éthique, ce mot qui est devenu un tic) qui ne soit pas soumis au faire-efficient-oeuvrant-programmatique…

Pour cela il faudrait d’abord mieux savoir ce qui se fait… toutes les techniques de pointe, qu’en faisons-nous ? Qu’en voulons-nous ?

Les Lettres Françaises : Vous dites que le faire a été fragilisé – rendu faible et douteux. « Si la civilisation est entrée en mutation, c’est qu’elle a commencé à le comprendre en comprenant l’inanité de son projet réglé par la seule « effectuation », par le seul faire. Nous avons dès lors à penser le faire dans sa dénivellation. A la question Que faire ? deux réponses s’imposent, écrivez-vous : « La première : il faut changer la question. La seconde : nous sommes déjà en train de le faire. Oui, de le faire. Ici même. Par écrit. Non pas l’écrit d’un discours mais la pratique d’un travail de pensée qui est action ». Faut-il lire ici un ébranlement, une remise en cause même, du sens étroit ou trop rigide du faire indexé sur la praxis tel qu’il a pu s’imposer ?

Jean-Luc Nancy : « Indexé sur la praxis » : vous comprenez ce mot au sens où je vous disais que Marx y subsume poiesis et teknè. Marx ne s’est posé aucune question sur les techniques. Elles étaient en soi émancipatrices – et certes elles le sont au sens où elles suppriment ou bien transforment les emplois, les tâches et toute la distribution sociale du travail. Là est le nœud de notre situation – autant que dans la financiarisation du capital et dans les énormes concentrations des moyens et des décisions. Car les deux sont intimement liés : les réseaux informatiques et les connexions techno-économiques sont intriqués à un point que l’humanité n’avait jamais connu.

Le capitalisme lui-même entre peut-être dans une évolution imprévisible… On peut, on doit sans aucun doute le réguler, contrôler les flux et les concentrations mais que fera-t-on aux techniques ? aux biotechniques, nanotechniques, géotechniques, cryotechniques, fibrotechniques, robotechniques, psychosociotechniques… C’est l’essence même du technique qui nous interroge.

Les Lettres Françaises : « S’il s’agit de faire, c’est évidemment de faire justice. N’importe quel faire à affaire avec la justice » insistez-vous. « La déconstruction, affirmait Derrida, est la justice »,  justice qu’il concevait comme « indéconstructible ». Sommes-nous donc condamnés à faire justice ?

Jean-Luc Nancy : Oui, on peut le dire comme ça : en notant que justement la justice ne peut pas être seulement « faite »… Il faut aussi faire justice DU mot « justice » tout en lui RENDANT justice.

Les Lettres Françaises : La question Que faire ? peut s’entendre à la fois comme un cri d’alarme, un désarroi, une lamentation et une tentative d’arrachement à cette même impuissance. Lorsque que vous constatez que « nous faisons déjà », devons-nous comprendre que « là où est le péril croît aussi ce qui sauve » pour reprendre les mots Hölderlin ? « Les conditions désespérées de la société dans laquelle je vis me remplissent d’espoir » osait Marx dans une lettre.

Jean-Luc Nancy : Oui, je peux dire que les conditions de complexité inextricable, d’accélération des contradictions et des transformations, etc ne peuvent qu’annoncer ou bien une conflagration sans exemple ou bien une secousse aussi forte que celles, jadis, du christianisme, du bouddhisme, du communisme… MAIS pas plus prévisibles qu’elles et certainement pas modelées sur elles !

Les Lettres Françaises : Vous abordez ici la question d’une mutation qui « ne signifie ni retour, ni abandon, ni laisser-faire. Cela engage de l’imprévu et de l’imprévisible, cela excède donc les possibles déjà repérés. Cela expose certainement à l’impossible ». La reconnaissance de l’imprévisibilité historique, de l’ouverture infinie des possibles rend-t-elle vain tout effort de théorisation et de projection politiques ?

Jean-Luc Nancy : Je le répète : il y a une transformation qui se fait sans qu’aucun sujet ni aucun discours puisse en être identifié. Cela ne rend certes pas vain le travail de pensée ! Sinon pourquoi seras-je là à m’évertuer – comme quelques milliers d’autres « théoriciens » ? Mais il faut justement penser que ça se fait déjà, sans nous comme sujets de parole car nos paroles aussi se transforment (par exemple « faire »…)

Les Lettres Françaises : Il y a bien eu la réponse du communisme – de l’être-avec – , le communisme du jeune Marx qui parlait d’une politique capable de se surpasser, ne serait-ce que quand il nommait « la joie individuelle de reconnaître ma personnalité comme une puissance réelle ».  Mais la limite du communisme fut d’oublier que « l’homme passe infiniment l’homme » écrivez-vous. La pensée de Pascal résonne-t-elle aujourd’hui « comme la parole qui reste à entendre » ?

Jean-Luc Nancy : Sans doute, oui, en soulignant que c’est l’homme qui passe l’homme. NI Dieu ni Surhomme. Là est le point délicat et fascinant : vous êtes plus qu’un homme, je suis plus qu’un homme ; une femme est plus qu’une femme ; une cellule peut-être plus qu’une cellule et un peuple plus qu’un peuple : mais jamais « sur » ni « hyper ». Il doit s’agit d’une « transcendance » sans au-delà. Voilà qui demande ferveur ou adoration. Nous le savons très bien dès que nous sommes dans des rapports forts, de pensée, d’art, d’amitié ou d’amour… Sans exclure les fourvoiements…

Les Lettres Françaises : Michel Foucault, rappelez-vous, jugeait que « la philosophie n’a pas à dire au pouvoir que faire, mais elle a à exister comme dire-vrai dans une certaine relation à l’action politique ». Quelles formes ce dire-vrai philosophique peut-il revêtir aujourd’hui ?

Jean-Luc Nancy : Nous sommes en train de le pratiquer. ET surtout j’ai le sentiment que ça se cherche de plus en plus, ça agite, ça démange… même jusque chez les « politiques » – sauf ceux qui ne font que des carrières et des manœuvres.

Les Lettres Françaises : La question Que faire ? sous-tend la visée d’un projet, d’un objet, d’un effet. Or, rétorquez-vous, « jamais le sens n’est adéquat ni à un projet, ni à un objet ni à un effet ». Faut-il dire adieu à la question Que faire ? comme Godard a dit Adieu au langage ?

Jean-Luc Nancy : Aucune opposition : tous les jours il faut faire – gagner son pain, se reposer, réparer un robinet, faire jouer un bébé, assister une aïeule aveugle, répondre à un entretien – et en même temps, traversant tout, éprouver l’excès du sens à chaque objet, projet, sujet. Et nous savons tous assez bien nous y prendre, en fait ! En tout cas pas si mal…

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Les Lettres Françaises : Qu’implique ce « faire sans rivages » dont parle Celan et vers lequel vous vous tournez à la fin de l’ouvrage ?

Jean-Luc Nancy : Pas d’attente d’aborder ni en Amérique, ni au Paradis, et peut-être sur Mars mais sans s’attendre à y trouver ni Amérique, ni Paradis. Au contraire, à y trouver des motifs d’aller encore plus loin, dans l’espèce peut-être mais plus sûrement encore dans la pratique du sens, de son infinité, de l’infinité du sens insensé d’exister en interrogeant le sens ou le non-sens de l’existence. En apprenant comment elle est à elle-même son sens : ce qui, au fond, a déjà été la réponse enveloppée par toutes les formes de civilisation.

Mais la nôtre a mis au monde une existence qui se métamorphose elle-même au point qu’elle ne peut plus envelopper la réponse : elle montre ouvertement que l’existence ne répond à rien d’autre qu’à l’exister. Pour le meilleur et pour le pire. Et certes il y a des moments qui paraissent pires que tout. Le nôtre n’est pas le premier. Mais sans le pire parfois il n’y aurait jamais de meilleur…

Entretien réalisé par Nicolas Dutent et Didier Pinaud pour les Lettres Françaises, n°141, octobre 2016.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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