Comment écrire l’histoire des sensibilités ?

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En 2012, à Lisbonne (Portugal) des photos à grande échelle de la photographe Joanne Gatefield ont été placardées, visant à répandre et partager la joie.      Photo : Reuters

Table ronde entre Hervé Mazurel, maître de conférences à l’université Bourgogne- Franche-Comté, Quentin Deluermoz, maître de conférences à l’université Paris-XIII et Clémentine Vidal-Naquet, maître de conférences à l’Université de Picardie Jules-Verne et Christophe Granger, chercheur associé à l’Institut d’histoire sociale du 20e (Paris 1).

Les faits 

À l’occasion des Rendez-vous de l’histoire de Blois, quatre universitaires et un nouveau venu de l’édition spécialisée en sciences humaines, Anamosa, ont lancé une revue audacieuse et interdisciplinaire, Sensibilités.

Le contexte

Cet espace de réflexion inédit et ouvert est proposé par une nouvelle génération de chercheurs qui réinvente des manières d’étudier les affects, d’écrire l’histoire et d’interroger les émotions. Extraits de cet échange animé par Christophe Granger.

grangerchristopge-ceric-baudetChristophe Granger Le choix de donner le nom de Sensibilités à une revue vise-t-il à réintroduire le corps, saisi dans ses mouvements et ses variations, dans l’histoire ?

Hervé Mazurel Dès les années 1930, l’anthropologue Marcel Mauss observait que le corps est pétri de la culture de la société à laquelle on appartient. Ce qu’il appelait « les techniques du corps », ce sont ces façons singulières dont les hommes, société par société, savent se servir de leur corps. Ces habitudes corporelles relèvent de traditions, sont le produit d’un dressage et varient selon les éducations, les convenances, les modes, les prestiges. Mauss nous livre un autre enseignement capital : le façonnement social des émotions, de leurs expressions corporelles. Qu’il s’agisse des rires, des larmes, de la colère… Ces signes ne sont ni naturels ni spontanés, ils sont rituellement organisés. On signifie ces émotions aux autres et elles mobilisent un vocabulaire particulier, des attitudes et des conventions précises. Chaque société porte donc une culture affective qui lui est propre. Les émotions ne sont donc pas des invariants transpériodiques et transculturels. C’est là un des principes premiers qui anime la revue Sensibilités et qui s’inscrit à l’encontre de certaines recherches des neurosciences qui tendent à réduire l’émotion à un aspect simplement biologique. Dire cela, c’est s’en prendre aussi à une certaine vision du sens commun qui rabat l’émotion sur l’individu, sur le psychologique. Nous voulons montrer que le moi individuel est travaillé jusque dans ses tréfonds et son intimité par le social. Le moi, conscient et inconscient, est tout imprimé d’histoire. Il importe donc de sortir de certains carcans disciplinaires pour ne plus dissocier le psychologique du sociologique. Ce que Norbert Elias appelait « la fiction de l’homo clausus ». Or, ce mur empêche les historiens du sensible et les psychanalystes, tous spécialistes de la vie affective, de se dire tout ce qu’ils ont à se dire.

Comment peut-on définir les sensibilités ?

Hervé Mazurel ça va des perceptions sensorielles, des sens, jusqu’aux sentiments en passant par les émotions. La frontière entre émotion et sentiment est poreuse. Pour les distinguer, disons que l’émotion se caractérise par sa spontanéité, ses gestes corporels immédiats, tandis que le sentiment est une émotion qui se cristallise dans la durée et les discours, tels la haine ou l’amour. Tout cela brasse une histoire des désirs et des anxiétés nombreux à notre époque, des goûts et des dégoûts qui parfois s’ignorent comme tels, des manières d’être au temps (l’ennui, le sentiment de vitesse…) ou à l’espace (l’appréciation du paysage, etc.). On peut dessiner ainsi le vaste champ des sensibilités.

Pourquoi s’intéresser aux sensibilités aujourd’hui ?

Quentin Deluermoz Il y a une évidence de l’actualité du problème. Les deux séries d’attentats qui ont traversé la France le démontrent : les marches spectaculaires et le hashtag « Je suis Charlie » qui a parcouru le monde entier et que les sociologues rapprochent d’une « souffrance à distance ». Quoique cette douleur soit sincère et profonde, des questions se sont posées : certains se sont demandé pourquoi d’autres attentats ne soulevaient pas le même intérêt ? On entre là dans une géopolitique des émotions accélérée par Internet. L’irruption de la violence de guerre au Bataclan fut un choc émotionnel particulier. Mais la question des émotions prend aussi des aspects plus anodins et durables. Dans le monde de l’entreprise, on a vu apparaître un « management des émotions ». Quel est le rôle du manager des émotions ? Colère, chagrin, bonheur, anxiété… À lire leurs présentations, la gestion des émotions en entreprise et surtout leur expression sont un véritable casse-tête pour les managers. Si pendant longtemps ces dernières étaient bannies de la sphère professionnelle où rester impassible était de bonne mesure, la tendance actuelle a clairement changé. L’émotion devient un élément à part entière dans la gestion du groupe et le gouvernement des entreprises. Le marketing sensoriel, pratiqué aussi bien par des marques de fruits et légumes que de jeans, est plus édifiant encore. Un site vante les mérites de cette approche et prétend que sa méthode est scientifique : « Pour séduire un consommateur plus exigeant, plusieurs enseignes de distribution n’ont pas hésité à attacher de l’attrait aux facteurs d’atmosphère. L’utilisation de facteurs sensoriels sont même l’une des décisions de marketing les plus importantes à considérer par les responsables de magasin. » Il n’est pas nouveau que les sens soient présentés comme un élément d’incitation à la vente mais le fait que ces discours s’appuient désormais sur les travaux des neurosciences est, lui, remarquable. Ces acteurs misent tout sur la part inconsciente de l’achat et sur une attirance du produit qui se fait malgré vous. On a là affaire à une véritable ingénierie du sensible qui envahit naturellement nos espaces quotidiens. L’idée n’est pas ici d’affirmer que le domaine du sensible est dangereux mais qu’on aborde toujours le monde par les sens. L’émotion esthétique demeure un trésor qu’il faut entretenir par exemple. La prise en compte des affects dans la transmission des savoirs est un des enjeux sur lesquels il va falloir travailler de façon plus insistante. Les sensibilités ne sont pas tant un domaine qu’un lieu de questionnements, à la fois du passé et de notre propre contemporanéité.

L’organisation de nos sociétés passe en effet par le sensible. Marx nous disait qu’il n’y a rien de plus construit qu’un œil par exemple. Qu’est-que ça nous dit ? Il ne faut pas seulement décrire ce que les hommes du XIXe, du XXe et de l’Antiquité voyaient, mais on a à se demander : comment ont-ils appris à voir ? C’est valable dans l’expérience esthétique : comment le goût est-il construit ? Qu’est-ce qui détermine la légitimité du goût ? Le mode de questionnement est abyssal. La revue n’a pas de bornes chronologiques ni de base disciplinaire ni d’œillères. Ce n’est donc pas tant un objet qu’une démarche qui est visée à travers cette revue ?

Clémentine Vidal-Naquet photo fournie par elleClémentine Vidal-Naquet Nos thèmes de recherche respectifs expliquent qu’on se soit retrouvés autour de cette démarche. Au fondement de la revue, il y a donc une rencontre entre quatre chercheurs dont le premier moteur était un désir multiforme, viscéral, d’explorer un champ qui reste encore à défricher. On se situe sur un front pionnier de la recherche, même si beaucoup nous ont précédés. En histoire, et malgré l’appel de Lucien Febvre de 1941 à reconstituer la vie affective d’autrefois, malgré des ouvrages majeurs portés par Arlette Farge, Alain Corbin… malgré l’histoire des mentalités, des représentations, du corps, de la vie privée, etc., il plane encore dans le milieu universitaire et académique une réticence autour de sujets tels que l’amour, la peur. Les chercheurs sont souvent mal à l’aise avec les émotions et le maniement des sentiments du fait d’une formation rationaliste et rationalisante. Cette méfiance sur les sciences sociales des sensibilités porte sans doute sur leur prétendue fragilité et la scientificité d’un « territoire frontière ». Il y a l’idée aussi que la construction sociale des affects serait secondaire et n’aurait que peu de poids dans la compréhension des formes d’organisation sociale, dans les orientations politiques et économiques. Nous constatons au contraire que les sensibilités pèsent très fortement sur la façon dans le monde est agencé. Outre la conviction qu’il y a urgence à s’emparer des sensibilités, à laquelle l’actualité nous rappelle sans cesse, notre sentiment est aussi qu’il reste encore beaucoup à faire sur ce terrain illimité. On a donc eu l’idée folle, déraisonnable, de nous rassembler autour d’un objet éditorial très particulier.

Pourquoi une revue ?

Clémentine Vidal-Naquet Contrairement à un livre, une revue permet une exploration au long court. Elle pousse à se réinventer sans cesse et c’est le propre d’une revue de permettre la confrontation des points de vue, la mise en commun des doutes et des exigences, la remise en question constante et constructive. Il y a une autre raison : l’absence de porosité entre les revues scientifiques en sciences humaines empêche le croisement effectif des disciplines, l’effort conjugué des démarches de compréhension. Notre choix s’est donc porté sur une revue qui croise à la fois les sciences humaines et les sciences sociales. On fera appel à des anthropologues, des philosophes, des historiens, des ethnologues, des économistes, des géographes, des juristes, etc. Mais cette revue veut aussi sortir du seul champ universitaire. Elle ouvre ses portes aux acteurs de la vie sociale et culturelle contemporaine : graphistes, photographes, cinéastes, musiciens, associatifs, dessinateurs, etc. Sortir de l’écriture universitaire enrichit notre compréhension des thèmes que l’on aborde et encourage le désir de création scientifique. ça nous permet de réfléchir à nos propres pratiques et méthodes de chercheurs. Nous assumons donc une certaine marge, un décalage. Nous suivons des chemins mouvants et notre démarche est largement exploratoire.

La question des rapports d’autorité et de domination est un monument dans les sciences sociales. Le premier numéro s’empare de la question difficile du charisme. Sur quelles croyances et perceptions repose cette notion ? Qu’est-ce qu’elle produit comme savoirs historiques ?

Quentin Deluermoz On propose des articles de fond, documentés, « sourcés ». Ils s’appuient sur des démonstrations rigoureuses et interdisciplinaires : sociologie, anthropologie, littérature, histoire. La particularité de ces auteurs est qu’ils vont traquer la question du charisme jusque dans les coins, les non-dits, les zones incertaines. Le sensible est souvent cette zone de non-dit de nombreuses questions en sciences sociales. Les revues académiques peuvent faire du très bon travail, la question n’est pas là, mais l’intention est ici d’aller volontairement chercher dans ces coins. La question du charisme fait problème depuis Weber. C’est une zone où se niche tantôt de la domination, tantôt de l’insaisissable, une magie affective du charisme. L’enjeu du dossier était de proposer une enquête sur un élément difficile à cerner, à documenter, à quantifier. Les textes ont des tonalités très différentes et nous souhaitions valoriser cette polyphonie.

On trouve une rubrique consacrée à la recherche, une autre à l’expérience, une autre encore à la dispute. Celle intitulée « Comment ça s’écrit » s’intéresse aux modes et aux formes de récit dans la recherche. C’est rare.

Clémentine Vidal-Naquet Cette rubrique est un espace d’introspection, un retour sur soi en écriture. Nous demandons à des chercheurs en sciences sociales de s’essayer à un exercice assez peu commun : écrire sur la façon dont ils écrivent. Nous allons donc les chercher dans un endroit inattendu. L’idée est de pousser le curseur jusque dans les coulisses de la recherche et d’explorer la fabrication, la construction écrite d’un ouvrage ou d’un article : rituel qui entoure l’acte d’écriture, cadre que l’on se donne pour écrire, transformation de la pensée par l’écriture, transformation de l’écriture sous l’effet de l’objet étudié, place des sources ou des tableaux statistiques, choix de notes de bas de page, utilisation des images, choix des mots, attention portée ou pas au style… Les possibilités, là encore, sont illimitées, et l’exercice proposé au chercheur est à la fois libre, courageux et périlleux. Le geste d’écriture est intime dans les sciences sociales aussi. Ces chercheurs vont devoir accepter en quelque sorte une mise en abîme. La démarche scientifique est inséparable elle-même des formes de récit et, inversement, les formes que prennent les récits influent sur les objets eux-mêmes. Arlette Farge fut la première à se lancer dans ce travail délicat. « Difficile d’expliquer voire d’écrire comment on écrit puisqu’on devient sujet et objet simultanément », écrit-elle dans un article, où elle revient autant sur l’endroit où elle écrit chez elle – sa table ronde – que sur les choix de ses objets d’histoire et ses propres émotions d’historienne, sa manière toute particulière de donner à entendre et à voir par l’écriture le monde foisonnant de la vie populaire au XVIIIe siècle. Elle donne à voir une histoire en train de s’écrire et un rapport très physique, « sensuel », à l’écriture manuscrite, tout en concluant : « Comment j’écris demandiez-vous au départ ? Sait-on jamais comment on écrit ? »

Table ronde retranscrite par Nicolas Dutent, publiée le 21 octobre dans L’Humanité.

Anatomie du charisme

Au menu de Sensibilités, revue dirigée par Chloé Pathé et conçue par Mélie Giusiano, on trouve, notamment, un article introductif sur Max Weber et la « nature du charisme », un décryptage de la notion de « grandeur », un exercice original sur une « rature » de Proust… l’émotion est aussi photographiée chez les Wodaabes et on se dispute sur des interprétations de Geertz.

anatomie_du_charisme_anamosa_editionsExtrait de l’article « Intranquille écriture » d’Arlette large (Rubrique « Comment ça s’écrit  ? »  
« Petit théâtre solitaire, l’écriture nécessite un décor. Imprévisible parfois, il se met en place au fur et à mesure des articles à écrire, des livres à entreprendre. Le mien est simple : je n’ai pas de bureau, mais une table ronde dans le salon. (…) À aucun moment de ce travail si particulier je n’ai pensé qu’il fallait, ce qu’on appelle habituellement “prendre des notes”. Je prends le temps de recopier tout à la main, sans oublier ni un seul mot ni la syntaxe et l’orthographe particulière de l’époque. C’est une manière pour moi de m’incruster dans la langue d’autrefois, de l’entendre en l’écrivant et aussi de visualiser plus facilement ce qui survient, qu’il s’agisse de silhouettes, de gestes, de dialogues, de mouvements. »
La revue Sensibilités (Anamosa, 22 euros) est disponible en librairie. Comité de rédaction : Quentin Deluermoz, Christophe Granger, Hervé Mazurel, Clémentine Vidal-Naquet.
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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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