Quelles leçons peut-on tirer de l’élection de Trump ?

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Les Unes de la presse britannique suite à l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis. Photo : Benjmain Peres/AFP

Table ronde avec Laure Murat, historienne, écrivaine, professeure à l’Université  de Californie à Los Angeles (Ucla), Philippe Marlière, politologue et professeur  de sciences politiques à l’University College de Londres et Raffaele Simone, linguiste et professeur à l’université de Rome-III.

Les faits

À la suite de la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle américaine, qui a déjoué tousles pronostics, tant du côté des médias que des instituts de sondages, plusieurs intellectuels questionnent les erreurs de jugement commises durant cette campagne.

Le contexte

La responsabilité de la gauche et des journalistes doit-elle être engagée ? Peut-on parler d’aveuglement ? Trois personnalités livrent leurs constats et esquissent des propositions.

Rares sont les voix qui, tel Michael Moore, osèrent briser le consensus médiatique qui annonçait une victoire nette et statistique d’Hillary Clinton. Comment expliquer un tel décalage entre les intuitions journalistiques et sondagières et l’issue du vote ?

Portrait of Laure Murat at her place 21/06/2016 ©Philippe Matsas/Opale/LeemageLaure Murat Il me semble que la réponse est contenue dans la question : ce qu’on demande aux journalistes et aux sondeurs, ce n’est pas d’avoir des intuitions, mais de procéder à des enquêtes. C’est ce qu’a fait Michael Moore dans la « Rust Belt », la ceinture de la rouille, qui désigne les États victimes de la désindustrialisation. Dès le mois de septembre, il tirait la sonnette d’alarme auprès des progressistes et les engageait à sortir de leur bulle. La question est de savoir : pourquoi tant de professionnels n’ont pas fait leur travail (ou l’ont mal fait) ? Donald Trump, en refusant l’accréditation à de nombreux journalistes, ne leur a pas facilité la tâche. Mais les enquêtes sur le terrain, dans l’Amérique profonde, doublées d’une analyse des dernières élections locales auraient éclairé la situation. Bien sûr, c’est facile à dire après.

Il n’y a pas que Michael Moore qui a prédit le résultat. Depuis 1984, Allan Lichtman, professeur d’histoire à l’American University (Washington, DC), ne s’est jamais trompé dans ses pronostics. Il a établi une méthode, fondée sur l’analyse des présidentielles depuis Lincoln, reposant sur 13 facteurs clés. Dès septembre, il donnait Trump gagnant. N’importe quel républicain battrait Hillary Clinton, disait-il à l’époque en substance, mais Donald Trump est si imprévisible qu’il pourrait faire mentir pour la première fois sa méthode. Après l’affaire de la vidéo où Trump tient des propos obscènes, on pensait en effet que l’affaire était réglée et que le paradigme infaillible s’effondrerait. Sauf que… Ce qui fait dire à Lichtman que 1) son système historiquement établi tient la route et que 2) les scandales à caractère sexuel n’éclaboussent que les politiciens déjà en place. CQFD.

Paris, le 7 juin 2014, Colloque de Lancement du Club des Socialistes Affliges. Parlement Europeen. Philippe Marliere, professeur de sciences politiques francaises et europeennes a UCL, cofondateur du Club des Socialistes Affliges. Photo : © Guillaume CLEMENTPhilippe Marlière La victoire de Donald Trump a pris à contre-pied la plupart des instituts de sondages qui avaient prédit la victoire d’Hillary Clinton. Cela dit, les résultats réels se sont situés dans la fameuse marge d’erreur des 3 %. Les cinq derniers sondages publiés sur le site RealClearPolitics indiquaient un tel écart. Les sondeurs ont surtout sous-estimé deux choses : d’une part, le fait que les électeurs potentiels de Trump étaient moins enclins à indiquer qu’ils voteraient pour le multimillionnaire. D’autre part, le résultat de l’élection s’est joué dans un nombre d’États restreint dans lesquels les deux candidats étaient au coude-à-coude : Trump l’a emporté de justesse dans six États clés (Swing States), là où on attendait plutôt Clinton en tête (Iowa, Ohio, Floride, Caroline du Nord, Michigan et Pennsylvanie). Ces six États ont adjugé un total de 104 votes de grands électeurs. C’est dans ces États indécis que l’élection s’est jouée. Les instituts de sondages ont sous-estimé le niveau de mobilisation d’un électorat blanc populaire qui a largement voté en faveur de Trump. Notons enfin qu’entre le 8 septembre et le 8 novembre 10 sondages sur un total de 93 mettaient Trump en tête. Mais les médias dominants ont préféré croire dans le caractère « inéluctable » de la victoire de Clinton !

Simon Raffaele - écrivain - portrait - à ParisRaffaele Simone Dans la modernité occidentale, on souffre de deux décalages fatals : celui de la politique face aux besoins des citoyens et celui des médias face à la vie réelle. Le premier est dû à la mauvaise direction qu’a prise la politique depuis des décennies : sphère close, ou quasiment close, mandarins, clientélisme, cumul, dans la durée, des charges et des mandats, privilèges, professionnalisation rampante, etc. Cette métamorphose – prévue lucidement déjà au début du siècle passé par Max Weber – a été révélée par l’action et la place grandissantes de l’information et, plus récemment, d’Internet. Si l’on veut un exemple caractéristique, triomphant, de cette distorsion, il suffit de regarder la bureaucratie européenne, où les gens qui commandent et déterminent le sort des différents pays sont inconnus et très bien récompensés. Les citoyens ne se font plus leurrer et répondent soit en protestant, soit en tournant le dos aux élections. Quant au second décalage, il est clair désormais que les médias sont de moins en moins rivés aux faits et immergés parmi les gens et leurs soucis réels, sauf à l’occasion de catastrophes et de situations dramatiques : les bureaux de presse, les sondages, les communications produites par les lobbies ont pris le dessus. Les médias ne racontent plus la vie des gens, mais plutôt les manigances des puissants, des célébrités et des fortunés. Conséquence de cette logique : la couverture de faits importants comme l’élection américaine, la Brexit et les primaires françaises a été totalement faussée par cette distorsion. La réalité parle évidemment un autre langage, que les médias ne connaissent pas.

Le système électoral américain est ainsi fait que la présidentielle se gagne non pas en nombre de voix mais en nombre de grands électeurs, un collège électoral, donc. Cette particularité et le fait que, dans le duel Trump-Clinton, le spectacle, le mensonge et un certain populisme ont primé sur le débat d’idées traduisent-ils une double faillite, démocratique et politique ?

Laure Murat Sans aucun doute. Le décomptage n’est pas encore terminé, mais Hillary Clinton a, pour l’instant, gagné le vote populaire de plus d’un million de voix, chiffre qui devrait augmenter. Au suffrage universel direct, elle aurait été élue haut la main. Cela fait longtemps que les critiques pleuvent sur le système du collège électoral, « une catastrophe pour la démocratie », tweettait même Trump en 2012. On peut être sûr que ce n’est pas lui qui en fera la réforme. Quant à la politique spectacle, cela me semble être un point essentiel. Trump n’est pas un idéologue. C’est un ploutocrate, un opportuniste et un spécialiste de la télé-réalité. Il a compris quelque chose de l’ordre du style et de la rhétorique, ce qui, à l’heure des réseaux sociaux, est déterminant. Non pas qu’il ait inventé un nouveau discours, au contraire : il revient aux bonnes vieilles injures, au discours autoritaire, aux blagues salaces, aux proclamations virilistes. C’est une régression effarante, dans une Amérique qui a maintenu un homme aussi éloquent et élégant qu’Obama au pouvoir pendant huit ans. Mais il se trouve que « ça marche ». Pourquoi ?

Philippe Marlière Le-la candidat-e qui obtient le plus grand nombre de suffrages ne remporte pas forcément l’élection : Al Gore en 2000 et Hillary Clinton en 2016 ont devancé en nombre de voix le candidat élu, mais ont perdu l’élection. Depuis la défaite de Gore, certains critiquent cette injustice et ont demandé la réforme du système des grands électeurs. Ce suffrage universel indirect reflète la nature fédérale du système politique. Celui-ci repose sur un gouvernement fédéral (Washington et les États) et une population (niveau national) : le Sénat représente la nature fédérale, tandis que la Chambre des représentants représente la nation. L’élection du président, indirecte, tente de faire la synthèse entre ces deux logiques. La faillite n’est donc pas tant démocratique (avec notre Ve République bonapartiste, nous n’avons de leçon de démocratie à donner à personne) que politique : pour des raisons économiques (coût exorbitant d’une campagne) et structurelles (absence de partis de masse progressistes), ce sont toujours des candidats partisans du statu quo politique et économique qui sont en mesure de l’emporter. Bernie Sanders, un social-démocrate de gauche, a néanmoins failli créer la surprise. En fait, le système états-unien n’est pas plus verrouillé que le nôtre et l’extrême droite n’y est pas plus forte qu’en France.

Raffaele Simone Le système électoral américain offre un exemple époustouflant de baroquisme et d’absurde. Créé il y a plus de deux siècles, il s’est fondé sur l’idée, typiquement paternaliste et pédagogique, selon laquelle le peuple, étant rude et mal informé, il faut passer son opinion par le filtre d’un deuxième niveau, constitué par des personnes plus préparées, réflexives et avec une plus grande expertise. Ce sont elles qui peuvent vraiment interpréter les besoins du peuple, qui, lui, n’est pas à même de dire exactement ce qu’il veut et ce dont il a besoin. Donc, la démocratie qu’aimait tant Tocqueville se base sur l’assomption cruelle que sur le fond le peuple est bête et sauvage et qu’il lui faut un pédagogue pour lui apprendre ce qu’il veut lui-même ! Or, il est bien connu que la manœuvre sur la loi électorale est un des instruments les plus puissants pour déterminer les résultats politiques, comme le cas de Trump (de même que celui de Gore il y a quelques années) l’a démontré de la manière la plus criante. Du coup, il est surprenant que personne, aux états-Unis, ni même chez les radicaux, ne s’attaque à cette loi dérisoire et offensive et ni ne réclame sa révision en profondeur. Entre-temps, la démocratie américaine se confirme paternaliste et hypocrite, quoique pût en penser le bon Tocqueville.

Quelles bonnes pratiques pourraient prévenir à l’avenir cette crise à plusieurs visages qui guette la France ?

Laure Murat Je crois que cette crise ne guette pas la France, la France est déjà en plein dedans. Alain Juppé, c’est Hillary Clinton : aux manettes depuis des décennies, issu de l’oligarchie politique classique, il maîtrise les dossiers et n’est pas populaire. Sauf qu’il a un avantage : c’est un homme. En face, Marine Le Pen aimerait bien être Trump : l’outsider « qui dit tout haut ce que les gens pensent tout bas », obsédé par le Brexit et l’immigration. Sauf qu’elle a un désavantage : c’est une femme. Et que ce n’est plus une outsider depuis longtemps, ce qui lui portera préjudice. De plus, son discours de dédiabolisation lui a fait prendre des positions plus nuancées sur l’islam ou les gays, par exemple. Je ne serais pas surprise qu’elle durcisse le ton dans les prochains mois. Ce n’est peut-être pas encore son tour. Mais visez la nièce. Elle a de l’avenir.

Pour ce qui est des bonnes pratiques, elles consistent d’abord à analyser la crise en profondeur – qui est mondiale, puisqu’elle affecte la Russie, les Philippines, la Turquie, la Hongrie, la Pologne, etc. Ce qui est le plus troublant, c’est que la « disruption » (perturbation) du jeu politique se fait partout avec les mêmes vieilles armes populistes et racistes. Il faut trouver un nouveau langage qui perturbe en retour ce flot de haine. Et quand je dis langage, je dis aussi un ton, un style résolument neuf – ce qui est le plus difficile à trouver, puisque, comme on sait, « le style, c’est l’homme ». La politique traditionnelle a vécu. La langue de bois est morte. Il faut réinventer le progrès. C’est plutôt exaltant, quand on y pense.

Philippe Marlière Dans la campagne états-unienne, les thèmes principaux (économie, immigration, changement climatique, politique étrangère, avortement, port d’armes, etc.) ont souvent fait l’objet de débats confus et généraux, alors que l’un des candidats faisait des propositions renversantes, telle la construction d’un mur le long de la frontière mexicaine. Certains médias – rares il est vrai – ont certes essayé de questionner Trump à ce sujet. Mais l’atmosphère « anti-élite » qui prévalait faisait que Trump pouvait trompeter n’importe quelle aberration raciste ou sexiste sans encourir l’opprobre du public. Les médias ont un rôle de contre-pouvoir important à jouer ici : il leur faut vérifier les affirmations des politiques et rapporter au public les erreurs et les mensonges le cas échéant. Cela nécessite un journalisme d’investigation plutôt que d’opinion. De ce point de vue-là, la presse états-unienne (New York Times, Washington Post) est plutôt meilleure que la presse française. Les médias doivent être intraitables à l’égard des idées racistes et sexistes propagées par les politiques, et refuser d’interviewer celles et ceux qui tiennent ce type de propos publiquement. Il est des droits humains fondamentaux qui ne peuvent pas être bafoués, même symboliquement. Les médias ne peuvent tolérer ces propos car ils remettent en cause les fondements mêmes de nos démocraties.

Entretiens croisés réalisés par Nicolas Dutent et publiés le vendredi 25 novembre dans L’Humanité.

Derniers ouvrages : Ceci n’est pas une ville, de Laure Murat. Flammarion. Si la démocratie fait faillite, de Raffaele Simone. Gallimard. La gauche ne doit pas mourir ! Le Manifeste des socialistes affligés, de Philippe Marlière, en collaboration avec Liêm Hoang Ngoc. Éditions les Liens qui libèrent.
La démocratie, un jeu de mikado

« Mon analyse suggère (…) que la démocratie (…) repose sur un système compliqué, courageux et génial de fictions (…). Ces fictions, nombreuses et entremêlées, forment dans leur ensemble une structure conceptuelle à la complexité impressionnante. Mais si (…) on la démonte pièce par pièce, elle s’avère un agrégat instable, presque comme celui des baguettes de mikado qui se superposent une fois retombées : on dirait qu’elles sont bien agencées, alors qu’en réalité leur équilibre est extrêmement fragile. Il suffit de la moindre vibration pour tout défaire. » Extrait de Si la démocratie fait faillite (Gallimard), de Raffaele Simone.

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Huma,, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion.

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