Fragments du discours amoureux d’un président

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La correspondance passionnante et passionnée de François Mitterrand avec Anne Pingeot, qui débute le 19 octobre 1962 et se termine le 22 septembre 1995, paraît dans la collection Blanche.

Grande Duchesse, Anne chérie, ma bien-aimée, mon adorable Nannon, Mademoiselle des Métiers d’art… Voilà un langage dont Roland Barthes eut pu dire qu’il « tremble de désir ». Langage entendu comme une peau : « je frotte mon langage contre l’autre. Comme si j’avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots » précise ses Fragments. Le tremblement qui naît de l’accumulation est celui dun animal politique s’il en est, François Mitterrand, en direction de son grand et indicible amour : Anne Pingeot. Cette discrète bien connue des musées d’Orsay, du Louvre… fut son phare dans la brume des jours, phare exposé à bien des vents, cerné par l’ombre surplombante d’une autre intellectuelle, Danielle, l’épouse.

Le cœur de Mitterrand ne s’arrête jamais de battre dans cette si dense correspondance, 1200 lettres qui forment une longue conversation traversée de références, d’aspirations, de regrets, de respirations, des dits et des non-dits d’une passion sincère et secrète. Est-ce l’hésitation initiale qui entourait cette entreprise ou la délicatesse, jointe à la pudeur, qui explique que la publication survienne cinq ans après la mort de la « légitime » ? Les deux, sans doute. Le choix d’éditer ces lettres fut difficile mais judicieux. Il offre de François Mitterrand, l’homme des contraires, personnage à la fois admiré, décrié, fascinant… un visage moins sage et impénétrable : celui dun romantique qui donne et s’abandonne. Mitterrand est fou d’Anne. Le 8 janvier 1964, on lit : « Vous sur la plage du premier jour, votre visage au soleil tandis que je vous lisais Aragon, votre regard du soir des Justes, votre confiante liberté de notre seul dimanche le long du Palais Royal, dans le petit café, votre profil grave, votre main ouverte ou demeurant à mi-chemin, comme suspendue à son élan, ont projeté en moi une telle résonance que la joie que j’en reçois est sans prix ».

L’attente, l’angoisse, la ferveur… rien n’est caché des joies et des déceptions intimes. Dès les préludes (10 octobre 1963), il s’interroge : « Pourquoi, Anne, cette envie de communiquer avec vous ? ». Il tient une réponse l’année suivante, le 10 janvier : « Vous écrire est pour moi une manière de préserver l’étonnante unité du cœur et de l’esprit, sans laquelle une vie se perd. » Le lendemain, il insiste : « Hier déjà (vous l’avez aperçu) je me sentais fatigué et agacé. Ce déjeuner avec les messieurs, les maîtres de l’argent, sûrs et gonflés de leur pouvoir, m’avait fait l’effet dun acide et tout le jour j’avais dispersé mon attention et mon travail sur des tâches trop incomplètes. Mais que j’étais content de vous retrouver dans cette petite rue soudain vivante, amie ! Avec vous c’est la liberté d’être soi-même qui vient à moi, comme une eau fraîche ».

On le savait, ces lettres nous le confirment : Mitterrand a le talent de dire et de décrire. Avec justesse, précision, tendresse, ironie. Ainsi, le 4 novembre 1963, depuis la villa de ses parents à Lohia : « J’ai posé un regard amical sur un géranium épanoui et frais, sur les œillets d’Inde et sur l’incroyable masse de mimosas qui semble avoir résisté victorieusement – insolemment – à la rage destructrice de votre mère. Quel temps ! Bleu, lavé, parcouru de voiles légères, avec l’accompagnement d’une mer magnifique, gonflée d’une colère méthodique, massive et finalement si sage, incapable qu’elle est au zénith de sa fureur de dépasser ses limites aux franges de la forêt ».

Les Lettres à Anne sont aussi colorées d’émotions politiques. L’Histoire ne quitte jamais longtemps la page. A la mort de Kennedy : « Ce n’est pas la mort qui m’étonne, qui m’enrage : on la rencontre à tous les carrefours ; mais la haine. » A l’issue de son voyage à Cuba, autre ton : « Le séjour (…) a été extraordinairement riche d’impressions (…). Le personnage Fidel Castro est hors série. De très grande qualité. On ne se quittait plus ! ».

La poésie fut l’autre terre que ce président littérateur, voyageur, ne cessa de labourer. Comme lecteur déjà, comme prosateur ensuite. On aurait presque oublier, sous l’effet du succès de ses essais politiques, que son premier écrit édité fut un poème de 90 vers, « Pluie amie », rédigé pendant la drôle de guerre. « Nous rêvions des merveilles / Qu’apporterait demain / Et nous voilà casques au front / Jugulaires sous le menton / Avec nos gousses rêches de pelures kaki » écrit le sergent Mitterrand depuis son régiment d’infanterie de Lorraine.

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Pour mesurer, par d’autres moyens, l’importance de l’écrit et la place qu’occupent les textes dans la vie du couple trépident, outre le beau Journal pour Anne qui paraît concomitamment (les archives, plus visuelles et modestes, sont ramassées et juxtaposées sur la période 1964-1970, à partir de blocs de papier), on appréciera tout autant ce grand moment radiophonique que constitue la série d’entretiens radiophoniques conduite par l’historien Jean-Noel Jeanneney pour A voix nue (France Culture, https://www.franceculture.fr/emissions/voix-nue/anne-pingeot-la-discrete-revelee-15-jeune-fille-en-voie-demancipation). C’est une inversion unique des rôles, du miroir, un déplacement inédit du regard qui permet de toucher cette intimité depuis l’autre rive. L’intelligence, l’humour et les silences d’Anne Pingeot, interlocutrice sagace et solaire, éclatent à l’antenne. Son émotion aussi, quand, précisément, l’intéressée livre un passage dun poème en plusieurs actes, offert le 16 juillet 1970, et dans lequel Mitterrand dit la plainte et le remord.

La voix au bord des larmes, la destinataire chancelle quand vient la lecture d’« Anne 1 », qui lui arrive aux lèvres comme une vague : « Pour les fleurs que tu n’as pas reçues, pour les livres que je ne t’ai pas lus, pour les pays que nous n’avons pas vus, pour le bonheur perdu… je te demande pardon mon Anne / Pour l’amour que je t’ai mesuré, pour la paix que je t’ai refusée, pour les heures que je ne t’ai pas données, pour l’espérance délaissée, je te demande pardon mon Anne / Pour les paroles inutiles, pour les silences distraits, pour les rendez-vous manqués, pour les pas dispersés, pour les prières oubliées, je te demande pardon mon Anne / Pour la ferveur de chaque jour, pour l’attente de chaque nuit, pour la pensée de chaque matin, pour la passion de chaque étreinte, pardonne-moi mon Anne ».

La veille de Noël 1969, à Hossegor, quelque chose comme une vérité passe encore dans les mots : « Tu es aimée, ma chérie, mal peut-être, mais tellement ». L’aveu à sa chère et impossible Anne résonne encore, trois jours après : « Je crois que tous les deux nous avons un chagrin d’amour. Mais, bonheur, c’est le même ».

Nicolas Dutent

Article paru dans les Lettres françaises n°148 (janvier 2017).

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Lettres à Anne, 1280 pages, 35 euros, Gallimard.

 

 

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À propos de @NDutent

Journaliste culture & savoirs. Je mange des livres pour l'Humanité, branché sur France culture, ex La Grande Table. Critique aux Lettres françaises et ailleurs. Spécialisations : sciences humaines, littérature, arts, religion. Auteur de Marquage manquant et autres dires de la peau, livre-entretien avec Jean-Luc Nancy (Les Venterniers).

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