Stanley Greene : « Je rassemble des petits puzzles pour former des récits »

Entretien réalisé en 2002 à l’occasion de l’exposition Entre chien et loup à la Galerie « la Petite Poule noire » (Paris, 11eme arrondissement).

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Stanley Greene, ancien Black Panther issu d’une famille américaine résolument progressiste… vous débutez dans la vie de manière peu banale.

Stanley Greene. Effectivement. Mon père était communiste, davantage intéressé par le concept que par une réflexion réelle sur l’application effective de ce concept. Il lisait Karl Marx, qui a dit des choses essentiels tandis que dans le même temps, les contemporains qui ont tenté, en Russie par exemple, de donner «corps» à sa pensée ont tôt fait de donner une tournure pour le moins sclérosée à ses textes, à sa vision. Occultant au passage les évolutions nécessaires à apporter à cet idéal. Il faut aussi considérer que le communisme en Amérique est différent de tous les autres, on flirte plus avec l’idée que la compréhension studieuse et rigoureuse de cette doctrine, ou ses applications réelles. L’« intelligencia » américaine vivait la chose de manière plutôt romantique. Ce qui n’a cependant pas empêché mon père d’être « blacklisté » par le gouvernement de l’époque. Ronald Reagan et ses amis se sont arrangés pour évincer les progressistes américains de cette période, entrant dans une folle «chasse aux sorcières». Dans ce contexte mon père a pourtant obtenu 2000 voix à une élection locale importante, avec le soutien du parti travailliste et un engagement syndicaliste fort et remarqué. Le paradoxe est que mon père, à sa mort, a obtenu les honneurs militaires. Car il croyait malgré tout aux Etats-Unis tout en vilipendant le gouvernement américain et ses positions d’alors. Il n’était cependant pas anti-patriotique. Une pratique également très courante de la part des conservateurs consistait à fustiger de « communistes » tous les acteurs de la vie politique, socialistes ou non, qu’ils voulaient écarter du pouvoir pour mieux se l’approprier.

On le constate encore aujourd’hui quand on veut faire passer Barack Obama pour un grand homme de gauche alors qu’il incarne davantage le centre de l’arc politique américain, être noir n’implique pas être de gauche. Il faut refuser ces réductionnismes et le danger que représente de telles déductions logiques brutales et arbitraires. Je suis encore persuadé que l’Amérique est très conservatrice et croyante. Quand tu as ces deux idées en tête, tu comprends comment et pourquoi le discours ambiant qui existe sur place permet aux américains de se convaincre eux-même que l’exploitation, par le travail et la concurrence, est un bénéfice pour la société, un bien fondé. Il y a donc une sorte de masque derrière lequel se cache cette Amérique qui continue de prétendre oeuvrer pour le bien de tous tandis que, une fois ce prétexte levé, on constate que tout se décide en fonction d’agendas et de « désidératas » qui arrangent surtout les grandes entreprises.

Le capitalisme demeure le meilleur moyen, et le plus efficace, d’endormir les gens, d’amuser les foules avec quelques réseaux sociaux… pour mieux les contrôler et tirer le maximum de profits dans cette course. On le constate avec les émeutes récentes qui ont eu lieu à Londres : l’organisation spontanée  des gens qui ont participé à ce mouvement a pris de cours les forces de l’ordre, les policiers ont été complètement dépassés par ce réveil à la fois surprenant et phénoménal. Et paradoxalement tout cela n’aura jamais connu une telle ampleur sans l’intervention de ces mêmes médias sociaux. Reste qu’avec le développement croissant des blogs etc… la non-vérification des informations et des sources s’installe et m’inquiète particulièrement. Il faudrait selon moi revenir au principe implicite du journalisme qui vise à valoriser les cinq fondamentaux, à savoir la règle : « Who, what, when, where, why ? » (Qui, quoi, quand, où, pourquoi ?). Il faut répondre à ces questions et les vérifier.

Open Wound

Vous abandonniez il y a quelques années la photographie de mode pour vous consacrer pleinement à l’activité de photo-reporter. Faut-il voir une quête de sens dans l’acte photographique ?

Stanley Greene. Avant même la photo de mode, j’ai commencé par photographier la scène punk-rock qui a émergé pour une bonne part dans les écoles d’art. Je suis plus tard venu au photo-reportage à la fois par chance et par accident. J’ai presque envie de dire que j’avais un appareil photo autours du cou et que ça a commencé comme cela.

Le photo-reportage vous épanouit-il davantage ? Ce choix vous engage de manière à la fois totale et durable.

Stanley Greene. Ce qui me passionne, c’est fondamentalement ces petits puzzles que je rassemble pour former des récits. J’ai aussi besoin d’être en contact avec la mort et la misère qui sont des histoires qu’on ne raconte pas ou peu. La rencontre avec eugène smith (un des photojournalistes les plus anciens et talentueux) a aussi été décisive.

Une critique sous-jacente de votre travail vise à dénoncer la « militarisation » du Monde, on pense notamment à votre reportage douloureux en Tchétchénie. Est-ce un moyen de prolonger votre engagement de jeunesse ?

Stanley Greene. Très probablement si je rappelle que, dans un premier temps, je me suis engagé auprès de « grassroots » dans le Michigan, après quoi je me suis rangé sous le drapeau de rassemblements américains qu’on dirait « gauchistes » , activistes ou anti-système propres aux années 60/70, vent debout contre la guerre du Vietnam. C’est aussi à cette période que Jesse Jackson a fini par être « instrumentalisé ». Il y avait beaucoup d’agitation populaire, l’âme de la rue prenait la parole, délivrait son message et la question du féminisme émergeait dans les débats. Il y avait des tendances plus radicales qui s’engageaient dans des sabotages, attaques à la bombe… Accointances politiques et émergences musicales rythmaient mon quotidien, je gravitais autour de cette ambiance là. Nous possédions aussi un journal qui faisait office de « paravent » et relayé aussi bien nos activités que nos aspirations.

Vous photographiez sans complexe des scènes de guerre. Que répondriez-vous à la question : que peut-on photographier ? Doit-on figer l’intolérable ?

Stanley Greene. Je me suis toujours refusé de photographier une exécution. C’est ma limite. C’est trop choquant en soi.

Open Wound

Certains de vos clichés sont déstabilisants, par la violence, symbolique comme réelle, qu’ils suggèrent. Ils provoquent le regard. Cherchez-vous à montrer une réalité qu’on s’obstine à taire ? 

Stanley Greene. Pas de problème, je peux bien gâcher une journée de vie (rires). Plus sérieusement, je suis tout à fait tranquille avec le fait de pousser les gens dans leurs retranchements et leur imposer de voir ce qu’ils ne veulent pas voir. Cela peut les mettre mal à l’aise mais en même temps cette réalité est là. Je ne supporte pas non plus et pour exemple ce « fantasme » autour du viol ou des assassinats que je vais vous expliquer. On montre en effet énormément cette imagerie dans les films et dans les livres d’une manière tout à fait banalisée. Mais quand cela est dénoncé de manière plus franche et sans filtre, quand ces crimes vous sont dépeints sous les yeux, à cet instant plus personne ne veut les voir. Dans la vie réelle on veut effacer de notre mémoire cet aspect là des choses alors qu’il s’impose au présent. Mais au cinéma, alors que ces scènes sont omniprésentes, ça ne choquera pour ainsi dire jamais. Cette mauvaise-foi me fascine…

Ces expériences laissent des marques. Que fait-on avec (ou contre) la trace laissée par la violence dont vous avez été tant de fois témoin ?

Stanley Greene. Rock’n Roll ! (rires) La musique est ma drogue. Ma mère adorait le champagne, les framboises, les Doors et Dylan. Elle m’a transmis le goût de la musique. C’est devenu mon propre échappatoire.

Quand vous revenez du terrain, vous revenez pour ainsi dire de la mort. Finit-on par s’y accoutumer ?

Stanley Greene. Quand je décide de partir je suis serein car je me suis fixé préalablement un objectif (couvrir un conflit) et je garde ce cap. Au moment où je reviens c’est en revanche beaucoup plus difficile, c’est cette peur du retour que j’appréhende comme un terrible effet de « boomerang ». Généralement, cette ré-adaptation à la vie normale est très peu commode car les gens que je retrouve mènent une existence diamétralement opposée à celle dans laquelle j’ai été immergé. Je dois affronter alors de grandes contradictions. Il y a un vice à cela, c’est l’adrénaline qu’on cherche à relancer et cette aventure à la fois effrayante et enivrante qu’on veut chaque fois renouveler. La photographie revêt en ce sens un aspect addictif.

Entretien réalisé par Nicolas Dutent, Hortense Pucheral et l’aimable contribution d’Isabelle Ziserman pour la traduction.

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À propos de @NDutent

Journaliste à l'Humanité les pieds sur terre la tête dans les étoiles. Critique aux Lettres Françaises. Conseiller La Grande Table sur France Culture. J'aime les chats, les nems, les sons, les idées, les mots, les images.

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